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bien possible; mais l’estime publique lui est acquise, car il est irréprochable, et la sympathie publique aussi, car sous ses dehors un peu brusques, et derrière ce masque satirique, on a su deviner un cœur chaleureux, un brave et digne homme.

Rejeton déchu d’une race aristocratique, — ses aïeux avaient été de riches propriétaires terriens, — Douglas a remonté degré à degré l’échelle sociale. Son fils nous parle en ces termes des invitations qui pleuvaient chez le publiciste : « Tantôt c’était lord Melbourne qui le conviait à rencontrer chez lui « les Gordons, » lord Morpeth, etc., tantôt lord Nugent ou sir E. Lytton Bulwer l’appelant dans leurs seigneuriales résidences, the Lilies ou Knebworth, tantôt enfin le docteur Mackay lui offrant de lui présenter M. Jules Janin, ou bien Thomas Landseer, sir Joseph Paxton lui proposant quelque délassement du dimanche. » La protection de lord John Russell, acceptée un peu à regret par l’écrivain radical, avait ouvert à son fils une carrière administrative. Il comptait pour amis presque toutes les notabilités de l’art ou des lettres : Savage Landor, Forster, Talfourd, miss Mitford, lady Morgan, etc. Des pèlerins littéraires venus de l’étranger frappaient à la porte du romancier. D’illustres proscrits politiques venaient remercier le publiciste toujours prêt à les défendre. Autre symptôme encore, très expressif pour qui connaît la vie anglaise et ses convenances hiérarchiques : Douglas Jerrold, qui jadis en 1824, pour être d’un club, en fondait un (celui des Feuilles de Mûrier, devenu longtemps après le Shakspeare-Club, et mort depuis dans tout l’éclat du luxe qui avait succédé à sa jeunesse vigoureuse et pauvre), Douglas Jerrold est enfin de l’Athenœum, du Museum, du Hooks and Eyes ; surtout il est d’Our-Club, où ses dires heureux sont recueillis con amore. On les compare à ceux de Théodore Hook, de Sidney Smith, de Thomas Hood, de tous les humoristes célèbres. « Il les surpassait tous, a dit un critique distingué, M. Hepworth Dixon, par l’éclat soudain et la force. Son esprit était comme hérissé d’acier brillant, et sa parole réveillait l’idée de lanciers manœuvrant par escadrons. Nous avons entendu dire qu’on ne trouverait pas un seul calembour dans tout ce qu’il a écrit. Son esprit inclinait plutôt vers la fantaisie des poètes que vers la plaisanterie facile et le gros rire. »

Il existe encore, sténographiées, des conversations de club où les opinions de Jerrold sont fixées comme, sur certains cadres, les ailes bariolées des papillons. En général, sténographie et cadres éveillent peu la curiosité. Cependant nous avons noté un fragment de ces propos de table, où se trouve abordée une question assez délicate. Jerrold parlait avec enthousiasme de Wordsworth, le poète auquel, Shakspeare mis à part, il reconnaissait devoir le plus, Byron n’étant