Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 23.djvu/137

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de mettre l’ouvrier à la merci du patron, qui se transforme en créancier tout-puissant. Les plus grands ennemis de l’ouvrier ne pourraient lui faire plus de mal que de le livrer ainsi à la toute-puissance de l’usure. Avec un système d’emprunts trop facile, l’ouvrier qui a de pressans besoins consommera d’avance son salaire ; le maître qui lutte péniblement contre la concurrence se laissera aller à diminuer outre mesure le prix de la main-d’œuvre.

Je ne parle là que de réformes purement industrielles, qui peuvent nuire aux ouvriers et enchaîner leur liberté, mais qui du moins ne mettent pas la société tout entière en péril. Il en est autrement de ces prétentions, qui n’allaient à rien moins qu’à nier, au nom d’un intérêt mal entendu, le droit de la propriété et le droit du travail. Ainsi par exemple, quand on demandait un tarif des salaires, n’était-ce pas ôter au propriétaire la libre disposition de son capital ? Quelle différence faites-vous entre la suppression du capital et la suppression de la liberté du capitaliste ? Votre intérêt évident est d’appeler les capitaux, non pas de les gêner. Songez que le commerçant ne peut travailler à perte. Si le mouvement de la vente s’élève sans que le tarif soit changé, il sera obligé, pour rester honnête homme, pour ne pas prendre d’engagemens qu’il serait hors d’état de tenir, de fermer ses ateliers et de vous mettre sur la paille. Prescrivez-vous à la police de renvoyer les étrangers pour assurer d’abord du travail aux citoyens de chaque ville ? Alors ce n’est plus la propriété que vous attaquez, c’est le droit de travailler. Si l’industrie se déplace, ce qui arrive journellement, vous n’aurez pas la ressource de porter vos bras ailleurs. Il faudra subir la loi que vous aurez faite, et mourir de faim sur place. Est-ce l’égalité des salaires qui vous tente ? Tâchez donc de décréter l’égalité des forces et des aptitudes, car, sachez-le bien, le principe fondamental de toute société humaine est celui qui dit : A chacun suivant ses œuvres. Prétendez-vous substituer partout l’association au travail salarié sous la responsabilité et la conduite d’un maître ? Rien de mieux, si vous avez assez de capitaux, si vous trouvez du crédit, si vous pouvez subir un chômage, travailler à terme et vous passer de direction. Ces conditions remplies, vous pouvez vous associer sans péril, et personne n’aura le droit d’y trouver à redire, pourvu que vous respectiez la liberté d’autrui et que vous n’entendiez pas contraindre vos voisins à vous imiter. Au contraire, est-ce une caserne qu’il vous faut, le dortoir commun, la gamelle, l’uniforme, le travail assuré et proportionné aux aptitudes ? Si vous allez jusque-là, vous détruisez la société, car elle ne peut pas vivre un seul jour sur ce modèle, et vous vous condamnez à n’être qu’un rouage flans une machine, un peu plus qu’une plante, un peu moins qu’un animal.