Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 23.djvu/165

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là, au milieu de cette foule bigarrée, apparaît, comme un souvenir des temps primitifs, quelque indigène encore païen avec sa chevelure relevée en touffe ou dressée en éventail. Seulement le maro a été remplacé forcément par le pareu ou la chemise, car il y a des lois de décence que l’on ne braverait pas impunément à Honolulu. D’ailleurs les costumes de tous les pays et de tous les temps y ont droit de cité ; les modes sont quelque peu arriérées toutefois dans la fashion havaïenne. Les riches indigènes, les personnages de la cour ont pris l’habitude du costume européen et le portent avec assez d’aisance, quoique bien certainement il convienne moins à leur belle taille et à leurs traits bronzés que le simple morceau d’étoffe dans lequel certains d’entre eux se drapent encore si bien. Quant aux élèves des missions, ils sont obligés de revêtir le pantalon et la chemise : aussi ces vêtemens sont-ils à leurs yeux comme l’uniforme du christianisme ; mais la plupart s’y trouvent mal à l’aise, et l’on voit encore nombre d’indigènes, dès qu’ils ont dépassé les dernières maisons de la ville, retirer leur pantalon pour courir avec moins de gêne.

Les femmes sont généralement jolies ; elles mêlent avec beaucoup de grâce des guirlandes de fleurs aux boucles de leur chevelure ; il en est qui se coiffent d’un panama aux larges rubans. On les voit, parmi les touffes de verdure des vérandas ou à leurs fenêtres, curieuses et souriantes ; les unes s’habillent à l’européenne, les autres savent se faire, avec des soieries chinoises aux broderies bizarres, les costumes les plus élégans, ou bien elles se couvrent de mousseline légère et s’entourent la taille de rubans dont elles laissent flotter les bouts. L’après-midi du samedi est, de toute la semaine, le moment où la ville offre le plus d’animation. On sait pourquoi : les habitans s’y dédommagent à l’avance des rigoureuses austérités du dimanche que leur ont imposées leurs missionnaires. Main-Street est alors encombrée d’équipages et de chevaux, et la plaine de Waikiki est le rendez-vous favori des troupes d’amazones et de cavaliers qui parcourent la ville à bride abattue. La classe élevée de la société indigène se plaît à donner des fêtes, des bals, à organiser des promenades et des cavalcades. Il y a même par la ville des maisons publiques de danse où les femmes courent en foule, et dont les missionnaires n’ont pu encore obtenir la fermeture malgré tout leur crédit.

Jusqu’en 1840, le gouvernement des Sandwich consistait en une sorte de féodalité assez puissante groupée autour d’un souverain : de droit celui-ci était maître absolu ; mais de fait les chefs militaires chargés de l’administration des diverses îles étaient aussi puissans que lui. Il n’y avait pas de lois fixes, et un gouverneur