Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 23.djvu/352

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bon Dié qui nous donne ça. Hier c’était votre jour, aujourd’hui c’est notre jour. »

C’est là aussi l’histoire des massacres de 1848. Le fétiche mulâtre que, selon l’opinion générale, Boyer avait enterré en partant dans le jardin de la présidence étant décidément vaincu, le peuple trouvait fort naturel que les puissances nègres voulussent constater leur triomphe sur les mulâtres, et il immolait ceux-ci sans colère à la logique et au dieu vaudoux. De même qu’il arrive en Europe de voter contre son meilleur ami, il peut arriver ici de le tuer, — sans préjudice de l’amitié en elle-même. Au fort des scènes de terreur qu’inaugura la journée du 16 avril 1848, les noirs du parti zinglin voisinaient et fraternisaient [1] du même air de bonhomie qu’autrefois avec les familles décimées ou à décimer, et dans ces dernières la maîtresse de la maison se voyait, non sans épouvante, mais sans étonnement, en butte à des madrigaux comme ceux-ci : « Commère une telle, nous allons donc tuer compère (le mari) ? Eh bien ! je vous épouserai, et je serai un bon papa à tous ces petits mondes, » ajoutait le galant en faisant sauter sur ses genoux les futurs orphelins. Menait-il fusiller « compère, » c’était en le plaignant du fond du cœur, et si plus d’un mulâtre n’est tombé qu’à la seconde ou troisième décharge, c’est parce que les larmes obscurcissaient la vue des soldats préposés à son exécution ; mais ces compatissans bourreaux s’indignaient avec l’emportement de la conscience révoltée contre tout condamné qui n’acceptait pas de bonne grâce cette conséquence naturelle de sa position de condamné. Un trait dont j’ai été à peu près témoin achèvera d’expliquer le mécanisme de cette boîte à surprises qu’on nomme le caractère nègre. On menait un jour en terre à Port-au-Prince un noir fort regretté, à en juger par les bruyantes démonstrations de deuil auxquelles se livrait le cortège. En choisissant le cercueil, on n’avait pas sans doute tenu compte de l’allongement cadavérique, de sorte que, chemin faisant, le corps se mit à déborder de sa prison de planches. Remontrances amicales et peu à peu impatience et fureur des assistans, qui déposent le cercueil à terre, vont s’armer de bâtons, et reviennent battre comme plâtre l’impassible cadavre, en lui disant : « Pourquoi mourez-vous, si vous ne voulez pas qu’on vous enterre ? » Et les larmes continuaient, bien entendu, de pleuvoir aussi dru que les coups. La religion des morts n’est nulle part peut-être poussée aussi loin que dans notre ancienne colonie ; mais ici c’était évidemment le défunt qui violait le rite. Quand ils s’acquittaient si consciencieusement de leur rôle de païens

  1. Plus d’un mulâtre trouva asile dans la maison de tel noir qui le traquait dans la rue.