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moé, avec messieurs-yo ; mais si ous capable disposé youn bout de galon, moé prend li). — Je tiens l’histoire d’un samba de mes amis. Les noirs d’Haïti n’ont pas abjuré leur culte pour le galon ; mais s’ils adorent l’uniforme, ils exècrent le service militaire, incompatible avec leur humeur vagabonde. L’appât d’une solde que la dépréciation de la gourde avait réduite sous Soulouque à un son par jour, sur lequel il fallait se loger et se nourrir, n’était pas, disons-le, de nature à vaincre cette répugnance. De là l’impopularité proverbiale de la guerre de l’est, qui mettait à chaque instant en réquisition le ban et l’arrièrer-ban de la population valide, et qui, dans l’hypothèse la plus favorable, n’offrait à celle-ci que la perspective redoutée d’aller, comme sous Boyer, tenir garnison à Santo-Domingo.

Dans l’expédition de 1849, c’est-à-dire au fort même de la popularité de Soulouque, les soldats s’éclipsaient un à un durant la marche, et l’on put citer tel bataillon qui n’était représenté sur le champ de bataille que par ses officiers et son drapeau ; mais dans l’expédition de 1855-56 c’étaient les corps eux-mêmes qui désertaient en masse, tambours battant et enseignes déployées, prétextant, quand l’empereur faisait courir après eux, qu’ils avaient été mis en déroute. Un régiment fut arrêté au passage par Soulouque en personne, lequel, trouvant qu’officiers et soldats se portaient assez bien pour des gens qu’on venait de tailler en pièces, eut l’idée d’inspecter les gibernes, — il n’y manquait qu’une cartouche, — puis les fusils, et cette cartouche s’y retrouva. Le régiment entier avait menti comme un seul homme ; il n’avait même pas rencontré l’ennemi. D’autres fuyards étaient plus hardis, et se bornaient à déclarer carrément qu’ils avaient eu peur ; je dis plus hardis, car les balles de Soulouque, dont chaque mécompte militaire était invariablement suivi de fusillades [1], touchaient avec bien autrement de précision que les balles dominicaines. La fuite, et surtout la fuite avouée, exigeait, à proprement parler, plus de courage que le combat ; mais entre Soulouque et ses guerriers c’était comme un pari tacite, et ceux-ci mettaient leur amour-propre à diminuer, coûte que coûte, les chances de l’adversaire.

  1. Le bilan mortuaire des campagnes de l’est ne se limitait pas du reste à ces fusillades. Les soldats tombaient asphyxiés par douzaines sous le poids des boulets, des caisses de poudre et de biscuits que Soulouque leur faisait porter à dos durant des marches forcées au soleil. Outre la charge ordinaire et celle qui revient dans nos armées au train des équipages, les soldats étaient porteurs d’un surcroît d’armement passablement excentrique. On voyait, par exemple, entre les mains des fantassins des lances comme on n’en voit plus, et dont Soulouque avait pris, selon toute apparence, l’idée dans les gravures représentant les exploits d’Annibal, son héros favori.