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ce clergé à l’endroit des institutions républicaines : c’est la péroraison d’un sermon du curé de Miragoane.


« Jésus-Christ lui-même improuva tacitement le gouvernement monarchique par sa conduite en présence d’Hérode. Pourquoi le Sauveur du monde ne voulut-il répondre un seul mot à Hérode, qui lui adressa plusieurs questions ? Ah ! c’est parce qu’Hérode était un des rois de la terre ! Il répondit cependant à Pilate et au grand-prêtre, parce que ces deux autorités subalternes pourraient bien avoir le cœur et l’esprit républicains, parce que de telles autorités ne sont nullement incompatibles avec un gouvernement démocrate. Qu’on ne vienne pas me dire que lorsque Jésus-Christ dit : Rendez à Dieu ce qui est à Dieu, et à César ce qui est à César, il ait voulu honorer les rois de la terre, les empereurs, etc. Erreur, mes frères, erreur : par le mot César, Jésus-Christ n’a voulu entendre autre chose que les chefs des nations, pourvu qu’ils soient démocrates, car après tout ce serait avancer un paradoxe en disant que Jésus-Christ ait pu se contredire : or il se serait visiblement contredit s’il nous ordonnait d’honorer les rois de la terre, tandis que tout son Évangile n’est qu’un code de lois littéralement républicaines. — Puisqu’il en est ainsi, plus de rois, plus d’empereurs sous le beau ciel d’Haïti ! République, république, jusqu’à la fin des temps ! Ainsi soit-il. »


On ne note pas une tempête, et je renonce à raconter la bacchanale d’enthousiasme et d’allégresse à laquelle Port-au-Prince fut livré les premiers jours. Soulouque, — nous lui devons bien cette amende honorable, — Soulouque n’avait pas décidément abusé de la force humaine en obligeant ses sujets à danser et à chanter jusqu’à trois ou quatre fois vingt-quatre heures sans désemparer. On remarqua notamment l’exaltation d’une très jeune négresse, occupée du matin au soir à coudre ensemble les lambeaux de toile sur lesquels le pamphlétaire du pays, l’avocat Mullery, traçait en caractères d’enseigne des inscriptions de circonstance, et qui, les yeux hors de la tête, le cou crispé, criait régulièrement à chaque point, d’une voix qui reproduisait le rhythme violent et saccadé du geste : « A bas le tyrannie ! A bas le barbarie ! » Autour du consulat de France jaillissaient jour et nuit sans interruptions toutes les pittoresques métaphores de la rhétorique nègre, tantôt en apostrophes furieuses ou railleuses aux deux réfugiés, tantôt en causeries amicales avec M. Mellinet, le « chai consul, » que les femmes du peuple engageaient, avec toutes les précautions oratoires de la câlinerie africaine, à livrer au moins Vil-Lubin. Quelques-unes de ces solliciteuses déclaraient se contenter d’un morceau de l’ex-gouverneur. Une vieille négresse criait à celui-ci : « Vil-Lubin, Vil-Lubin, si ver connin crime to fait ici, yo va répugné cadavre toué quand t’a mourir ; — si les vers du sépulcre connaissent tes crimes, ils répugneront à ton cadavre ! » Une autre disait à l’ex-grand-