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d’étourdir un homme en laissant tomber naturellement sur le crâne de celui-ci l’autre bout.

M. Delva s’est lassé, au bout de peu de jours, d’être le fidèle maréchal de cette majesté déchue, d’autant plus qu’il se sentait moins d’analogie avec le Bertrand de l’histoire qu’avec le Bertrand de la fable, et qu’il avait une hâte fort naturelle de venir croquer en pleine civilisation les millions que son maître a tirés pour lui du feu. M. Delva, plus prévoyant que l’ex-empereur, avait placé en Europe l’immense fortune qu’il doit aux libéralités de celui-ci ; il se trouve ainsi à peu près soustrait au décret de confiscation dont l’un et l’autre ont été frappés. Disons du reste à l’honneur de l’ex-grand-chancelier qu’il avait personnellement quelque droit d’échapper à cette mesure, si, comme il l’assure, c’est grâce à lui que Soulouque n’aurait pas confisqué en 1848 les biens des mulâtres proscrits.

L’ex-empereur se dédommage de n’avoir plus personne à qui dicter ses mémoires en bavardant comme une pie avec les Haïtiens de passage, dont il accueille avec plaisir et dont il prévient même quelquefois la visite. Il ne tarit pas, on le devine bien, de plaintes sur le décret de confiscation, et quand on lui objecte avec ménagement la responsabilité qu’il a encourue par certaines mesures financières, il jure ne les avoir pas ordonnées. Si on lui oppose sa signature : « Signé, oui, répond-il avec une parfaite bonne foi ; mais personne n’a entendu sortir de ma bouche… ça ! » ajoute-t-il en faisant claquer son ongle sur sa dent. À ses yeux, une signature n’implique pas de responsabilité morale. C’est le pendant de la réponse invariable que faisaient, au temps de Boyer, les noirs des campagnes, lorsqu’on les traduisait en justice de paix pour non-exécution des contrats d’engagement agricole : Ous (vous) signé nom moé ; ous pas signé pieds moé. À part ces conversations, où il puise une excitation momentanée, le vieil empereur vit dans une espèce de somnolence apoplectique, et qui, jointe aux mauvais procédés de la population, rend ses promenades de plus en plus rares. Il passe des demi-journées entières assis auprès de son habitation, à côté d’un tas de cailloux où il puise ses moyens de défense dès qu’un groupe d’enfans ou de vagabonds fait mine de vouloir le « babier. » Voilà le tableau final. Nous n’avons plus qu’à baisser le rideau sur cette vie où le bon, le naïf, se mêlent d’une façon si bizarre à l’effrayant, et que Dieu, en sa bonté, daignera sans doute peser avec de faux poids dans la balance où il pèse les âmes de sauvages.


GUSTAVE D’ALAUX.