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aussitôt qu’ils avaient eu l’âge de raison, il les avait emmenés avec lui en Italie, en Angleterre, en Allemagne, ce qui lui avait fait dépenser beaucoup d’argent. N’aurait-il pas mieux fait de l’employer à acheter de la terre ? « C’est un brave homme, disaient les paysans, mais… » Et en faisant un signe de tête négatif ils se touchaient du doigt le milieu du front.

Quand tous les convives eurent quitté le château, il s’approcha de moi, et me prenant les mains : — Vous restez, me dit-il ; je vous remercie du fond du cœur. C’est un enfantillage, disons mieux, une faiblesse ; mais je sens que je ne dormirai pas cette nuit, et je souffrirais cruellement si je devais rester seul et renfermer en moi la douleur que me cause la mort de ma pauvre sœur. La baronne est à Pau, auprès d’une de ses filles, et ne peut arriver que demain. Ainsi sachez bien à quoi vous vous engagez, il est possible que je vous fasse veiller toute la nuit.

Je lui affirmai que j’étais entièrement à sa disposition.

Nous montâmes dans une chambre disposée au premier étage de la tour principale. Ce qui attirait tout d’abord l’attention dans cette chambre, c’était une immense cheminée en marbre blanc non poli, sur le fronton de laquelle on voyait sculptées en ronde-bosse les armes de la maison de Mombalère. Un feu féodal brûlait dans cette cheminée, il eût suffi pour éclairer la tapisserie flamande qui couvrait ces parois et faire étinceler les arêtes vives des bahuts en chêne noirci et poli par le temps. Une fenêtre en ogive était ouverte et laissait voir au loin la campagne, triste comme elle l’est aux premiers jours de décembre. Les nuages, poussés par le vent d’hiver, couvraient les coteaux et semblaient s’éventrer aux arbres de la vallée. La nuit commençait à tomber, et le lierre, flottant devant la croisée comme un rideau extérieur, venait augmenter l’obscurité de cette chambre, qui n’était éclairée que par le feu de la cheminée. Bien que notre siècle soit blasé sur le mobilier, les donjons et la mise en scène du moyen âge, je subissais malgré moi l’influence de l’heure et du lieu. Il y avait dans un des coins de la chambre un grand lit gothique avec son dais, soutenu par quatre colonnes de bois sculpté, qui ne m’inspirait aucune confiance. Les grands rideaux de soie, hermétiquement fermés, agités par le vent, ne me semblaient receler rien de bon, et mon effroi faillit devenir réel, lorsque, le baron ayant frappé sur un timbre, je vis apparaître, avec un flambeau d’argent à la main, et encadré dans l’obscurité de la porte, un être qui me sembla appartenir à la race des gnomes. Quand cet être se fut approché, je vis que c’était une femme qui avait déjà dépassé l’âge mûr de la vie. Elle avait à peine quatre pieds de haut ; mais la carrure de ses épaules, la longueur de ses bras, la largeur