Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 23.djvu/417

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parlassent à voix basse, j’entendis l’aubergiste qui disait à Briscadieu : — Où as-tu pris ce chat botté ? — J’entendis moins bien la réponse de celui-ci ; il me sembla cependant qu’il était question de la difficulté qu’il y avait de plumer certains pigeons parce qu’ils n’avaient pas de plumes. Pendant que je m’efforçais d’en entendre davantage, une main légère se posa sur mon épaule, et une voix douce m’engagea en français à entrer dans l’auberge. J’entrai en effet, et à la lueur douteuse produite par le foyer et par une lampe suspendue au plafond, j’aperçus deux ou trois servantes d’auberge qui me regardèrent si hardiment, que, je l’avoue à la honte de notre sexe, je fus obligé de baisser les yeux. Ces filles étaient toutes jolies et habillées plus coquettement qu’on ne l’est d’ordinaire dans nos campagnes.

J’étais assez embarrassé de moi-même, et je regrettais que Briscadieu ne fût pas là, lorsque de nouveaux voyageurs arrivèrent. Ce fut d’abord un maquignon, appartenant évidemment à la dernière catégorie des gens de ce métier. Il était monté sur un grand cheval maigre, pelé, boiteux, et traînait après lui cinq ou six haridelles toutes tarées, difformes, hideuses, et qui ensemble ne valaient pas cinquante écus. Il était accompagné d’un cavalier qui me parut bien monté et de bonne mine. Ils appelèrent l’hôte, qui sortit de l’écurie, et ils entrèrent dans la cuisine en se plaignant en termes peu choisis de la chaleur et de la poussière.

Les servantes s’empressèrent aussitôt autour d’eux, et la façon familière dont elles furent traitées me donna à penser que les nouveau-venus étaient des habitués de cette singulière auberge. On alluma deux chandelles qui jetèrent un peu de lumière dans cet antre. La tournure du maquignon était parfaitement en harmonie avec tout ce qui l’entourait. Grand, maigre, boiteux, avec une figure ignoble couturée de cicatrices, appuyé sur un grand fouet qui pouvait lui servir de gourdin et de béquille, il eût inspiré peu de confiance à celui qui l’eût rencontré au coin d’un bois. Son compagnon avait une tout autre apparence : c’était un homme de haute taille dont la corpulence commençait à se prononcer un peu trop. Il pouvait avoir une cinquantaine d’années ; ses vêtemens étaient ceux d’un bourgeois aisé avec une tendance peut-être un peu affectée à se rapprocher de ceux des paysans. Comme eux, il portait de grands houseaux qui lui couvraient les jambes, une cravache en cuir tordu et un chapeau gris à coupe haute et à larges bords ; mais il avait des gants de peau et un linge d’une finesse et d’une blancheur qui eussent été remarquables partout, et qui l’étaient davantage encore dans cette taverne.

Les nouveau-venus ne parurent pas s’apercevoir de ma présence.