Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 23.djvu/436

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pour dîner et pour faire reposer mon cheval ; mais j’avais hâte de quitter cette odieuse maison, et je continuai ma route, pensant au compte qu’il me faudrait rendre de mon louis d’or et de la montre de famille qui avait de si belles breloques avec des graines d’Amérique.

Un voyageur prudent eût pris en considération l’offre que me faisait l’aubergiste de Crève-Cœur. La chaleur avait été accablante depuis le matin, et l’observateur le plus superficiel eût constaté à l’horizon les symptômes d’un orage terrible. Malheureusement, absorbé par la douleur et par l’inquiétude, j’avais des yeux pour ne pas voir. Je marchais sous le soleil ardent, au milieu d’une poussière brûlante, sans me préoccuper des masses compactes de nuages noirs qui voilaient les Pyrénées, et qui s’avançaient vers les coteaux de l’Armagnac. Tout à coup une sorte de trombe traversa la route et m’enveloppa dans un tourbillon de poussière, de cailloux et de branches brisées. Un éclair à triple dard sillonna le ciel, et un coup de tonnerre long et retentissant vint éveiller mon attention. Je levai la tête, et j’aperçus au-dessus de moi un grand nuage rayé de barres livides, et que tout enfant du pays eût aisément reconnu pour un nuage à grêle. Il étendait lentement ses larges ailes, tandis que, semblables à des éclaireurs, de légères nuées blanches flottaient devant lui. L’imminence du danger m’arracha à mes rêveries ; je piquai vivement Alphane, et je lui fis prendre le galop, espérant trouver sur la route quelque maison isolée qui pût m’offrir un refuge ; l’orage marchait plus vite que moi. Au bout de cinq minutes, la pluie commençait à tomber en larges gouttes, et un grêlon de la grosseur d’une noix vint se briser devant les pieds d’Alphane. Il n’y avait plus à hésiter. Ma vie et celle de mon cheval étaient en danger ; il fallait trouver un abri. À quelques pas de moi, j’aperçus un pont qui traversait la route. Les rivières de l’Armagnac sont presque toujours absentes de leur, lit pendant l’été, et le lit de cette rivière était à sec. Je me réfugiai sous l’arche du pont. Il était temps. L’ouragan balaya la route avec violence, et la grêle commença son œuvre de destruction. Quoiqu’il fût à peine midi, les ténèbres qui couvraient la campagne étaient presque aussi épaisses que celles de la nuit, et la lueur des éclairs me permettait seule de voir ce qui se passait autour de moi. Le bruit du tonnerre m’empêchait de rien entendre. Mon cheval, que je tenais par la bride, se mit à s’agiter, et il me sembla qu’il hennissait ; je détournai la tête, et je m’aperçus que je n’étais pas seul sous la voûte de l’arche. À l’autre extrémité, il y avait un homme et une femme qui, eux aussi, étaient venus chercher un refuge. L’homme tenait un cheval par la bride. À la lueur des éclairs, je crus voir qu’il était couvert