Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 23.djvu/437

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d’une cape espagnole, c’est-à-dire d’un grand manteau avec un collet et un long capuchon pointu. La femme était assise sur une pierre, la tête dans ses mains, ayant fait de son tablier une sorte de mante qui enveloppait la partie supérieure de son buste. La mine de l’homme me parut fort peu rassurante ; mais cette observation ne m’effraya pas. Je possédais trop bien les Incas de M. de Marmontel pour ne pas me rappeler l’épisode de la caverne des serpens, et d’ailleurs il ne me restait plus rien qui valût la peine d’être volé.

Après une demi-heure qui fut bien longue, l’orage s’éloigna. La grêle cessa de tomber. J’aurais désiré rester encore sous le pont, car à la grêle succéda une pluie abondante ; par malheur la rivière, grossie par l’orage, avait repris possession de son lit, et commençait à couler sous l’arche avec l’impétuosité d’un torrent. La place n’était plus tenable. Je sortis le premier, et mes compagnons d’infortune suivirent mon exemple. Au grand jour, la figure de l’homme ne me parut pas plus rassurante que lorsque je l’avais entrevue sous la voûte. Il était jeune et plus basané que ne le sont nos paysans. Quant à la femme, elle me parut éviter mes regards et se servit de sa mante improvisée pour me dérober la vue de sa figure. L’homme s’occupa aussitôt d’atteler à une charrette couverte en toile et semblable à celles qui servent de maison aux bohémiens le plus laid cheval que j’aie vu de ma vie. Comme leur attitude n’avait rien d’engageant, je remontai sur Alphane. À peine avais-je fait quelques pas que j’entendis mon nom distinctement prononcé par la femme ; j’arrêtai mon cheval et je me retournai. L’homme parut contrarié et m’invita brusquement en patois mêlé d’espagnol à passer mon chemin, ce que je fis sans hésiter.

Aux approches de Mombalère, le plus douloureux spectacle m’attendait. Toutes ces florissantes récoltes qui bordaient la route avaient disparu. Les blés, hachés par la grêle, étaient enfouis sous terre ; les vignes n’avaient plus ni pampres ni feuilles, les souches mutilées étaient nues comme en hiver. Il en était de même des chênes et des peupliers. Les landes voisines du château étaient blanches comme en hiver. Nos grands chênes avaient été déracinés, tordus, brisés par la trombe, et en m’approchant je m’aperçus qu’une des tourelles s’était écroulée. Je fus effrayé. Il pouvait être arrivé un malheur. En quelques minutes, j’avais gravi la hauteur ; j’abandonnai Alphane à lui-même ; mon cœur battait avec violence ; je ne rencontrais que des débris ; j’avais peur de trouver enfouis sous les décombres tous les habitans du château. J’entrai dans la cuisine : la voûte était en partie détruite ; le sol, couvert de grêlons, de pierre et de tuiles brisées, ressemblait à un étang. Ma sœur était auprès