Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 23.djvu/578

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carrières et des nobles professions. Si Paris présentait des périls dont il ne fallait diminuer ni le nombre ni la séduction, c’était aussi le pays des ressources et des hauts enseignemens. — M. Desprez hochait la tête. On devinait à certains mouvemens de ses lèvres qu’il y avait une dernière objection, une difficulté souveraine dont il n’osait se faire l’interprète. — Écoutez, dit-il enfin en posant le doigt sur la main de Berthe, vous pouvez avoir raison, et il ne m’est pas bien aisé de lutter contre vous ; mais, pensez-y bien, pour remettre à flot une barque qui a sombré, il faut un homme, et je suis assez l’ami de Félix pour vous dire que je le connais.

— C’est mon mari, répondit Berthe, qui redressa la tête.

— C’est juste, et c’est pour cela que je ne parlais pas, reprit M. Desprez, qui s’inclina. Maintenant que j’ai tout dit, je suis à votre disposition. Que vous faut-il ?

Cette grande loyauté et cette amitié généreuse embarrassaient Berthe. Devait-elle en accepter les témoignages sans les reconnaître par une confiance que leur voisin méritait à tant de titres ? Elle se sentait portée à lui parler avec une entière franchise ; mais comment le faire sans effleurer certaines particularités de sa vie qui répugnaient à sa vive délicatesse ? Elle sourit, et lui tendant la main : — Vous allez voir si j’ai pour vous le cœur d’une amie, dit-elle ; mais, quand vous m’aurez bien comprise, nous n’aborderons plus le même sujet d’entretien. Croyez-vous qu’une mère, sous l’empire de certaines circonstances impérieuses qui l’ont forcée à porter son activité et sa réflexion sur des choses qui ne sont pas de notre royaume, à nous femmes, ne puisse pas avoir l’intelligence et la volonté du père de famille, et se trouver tout à coup au niveau d’une tâche pour laquelle notre éducation ne nous a pas préparées ? Et dans un autre ordre d’idées ne vous a-t-on pas parlé de ces rois magnifiques qui se parent du manteau d’hermine, commandent des armées, signent des traités de paix, rendent des décrets et trônent fastueusement sous les regards émerveillés d’un peuple ébloui ? Mais derrière eux quelqu’un que la foule ne voit pas, ministre ou conseiller, un homme enfin presque inconnu, sans titres, sans éclat, sans naissance, tient les rênes du gouvernement, décide et fait tout, et s’efface dans la gloire du maître. Si donc le chef de la famille et le roi agissent, laissez-les faire : la mère et le conseiller ne les abandonneront pas.

M. Desprez ne répondit rien ; mais, prenant une plume et une feuille de papier sur une table voisine, il mit son nom au bas de la page. — Vous remplirez les blancs, dit-il ensuite en lui remettant la feuille de papier.

À son tour, Berthe écrivit au-dessus de la signature un chiffre