Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 23.djvu/669

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Les pensers n’étaient pas toujours bien nouveaux, mais en revanche les vers n’étaient rien moins qu’antiques, ce qui pouvait surtout se dire du poème en question. J’ignore ce qu’il en advint, et si jamais une note fut écrite de cette partition d’Hcro et Léandre; toujours est-il que cette fièvre antique eut son apaisement, et que l’auteur des Huguenots s’en délivra plus tard en mettant en musique l’Orestie d’Eschyle, tout cela sans préjudice des velléités romantiques qui devaient le reprendre à d’autres heures.

« Quel charmant poème d’opéra, me disait-il un jour, il y aurait à faire avec l’Apprenti sorcier de Goethe! Vous connaissez l’histoire? — Je le crois bien : un balai qui va puiser de l’eau et qu’on ne peut plus arrêter, car si l’élève a retenu la formule qui provoque à l’action, il a négligé d’apprendre celle qui la réprime, de telle sorte que le laboratoire qu’il s’agissait simplement de nettoyer va être inondé, lorsque par bonheur le sorcier revient et d’une parole met un frein à la fureur des flots! — A merveille, et n’estimez-vous point que ce serait là un ravissant sujet? — Oui, pour un acte, à l’Opéra. En effet, au lieu d’un vulgaire balai prenez une belle jeune fille plus ou moins ensorcelée par le nécroman, et vous voilà tout de suite en pleine fable dramatique. L’apprenti aime Séraphine et veut lui rendre son âme, que, pour des motifs dont il faudrait chercher l’explication, le vieux sorcier tient alanguie. Un jour donc que le maître s’est absenté, notre élève de courir à son évocation. Vous voyez d’ici le beau duo que cela ferait. Séraphine, jusqu’alors claquemurée dans une sorte d’existence purement végétative, se sent tout à coup naître à la vie; aux premiers mots de la formule magique, son âme tressaille, vibre, et bat des ailes à mille perceptions inconnues. Le soleil, les fleurs, l’insecte qui bourdonne, l’oiseau qui chante, l’eau qui coule, tout un monde de couleurs, de parfums, de sons et de merveilles l’étonné et l’éblouit. Elle voit, elle respire, elle aime! — Assez! dit alors l’apprenti, qui juge l’instant venu de modérer le prodige; mais le prodige, au lieu de s’arrêter, menace de grandir. Alors l’idée de la formule lui revient, il cherche à la prononcer, impossible d’en ressaisir la moindre syllabe, car de la phrase cabalistique l’insensé n’a retenu que la première moitié, celle-là par qui tout s’agite et s’anime, et que dans son trouble il répète à tort et à travers, évoquant sur ses pas, de tous côtés, une vie dont il est impuissant à contenir le débordement. Bientôt le laboratoire entre en danse, les tables et les escabeaux se trémoussent, l’alambic bouillonne et fume, l’eau coule des fontaines avec un bruit de source vive, les boas empaillés rampent et sifflent. Quel spectacle! quelle mise en scène et quelle symphonie! un vrai conte d’Hoffmann en action, Antonia, le Pot d’or, ces chefs-d’œuvre que vous aimez tant,