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et, tout en cheminant, une conversation à bâtons rompus s’engagea entre eux. Le paysan étant venu à prononcer le nom de Charles-Louis : — Eh bien ! que dit-on de lui ? dit le prince. Que pensez-vous de son gouvernement ?

— Oh ! son gouvernement n’est pas mauvais, pour nous du moins, gens de la campagne : les impôts ne sont pas trop lourds ; sur lui-même, je n’ai pas beaucoup à dire, si ce n’est que les femmes le mènent par le bout du nez.

— Le pauvre homme ! dit le duc en souriant. Ce n’est pas un grand crime, car il y a de par le monde bien des gens honnêtes et sages qui n’ont pas à cet égard plus de fermeté que lui.

La conversation continua sans être troublée par cet incident. Arrivé aux portes de Lucques, Charles-Louis descendit, remercia son baroccino, et reprit le chemin du palais. Il avait été reconnu par un des préposés de l’octroi, et cet homme, suivant l’habitude, avait respecté son incognito ; mais en examinant le baroccio, comme son devoir l’y obligeait, il apprit au paysan quel voyageur il avait conduit à la ville.

— Le duc ! s’écria le baroccino en émoi. Santiasima Vergine ! qu’ai-je fait ! Si vous saviez ce que je lui ai dit ! Je suis un homme perdu ! je suis un homme mort !

Et, appelant tous les saints du calendrier à son aide, il courut à toutes jambes après le duc, qu’il eut bientôt rejoint. Il se jeta tout tremblant à genoux, et demanda pardon à l’excellence, comme il disait, de ce qui lui était échappé sur lui et sur les dômes.

— Oh ! s’il n’y a que cela, le pardon est accordé, dit Charles-Louis. Il n’y a pas un homme sur dix qui échappe à la tyrannie du cotillon ; pourquoi serais-je fâché de subir le même sort que les autres ? Rassurez-vous, et retournez à vos affaires.

Et en s’éloignant le duc glissa deux écus dans la main du baroccino.

Voilà, je l’accorde, un assez bon prince et même un assez bon homme. Toutefois je l’aimerais mieux sous d’autres habits que ceux d’un paysan, qu’il ne pouvait revêtir que par un certain goût pour l’espionnage ou la trivialité. S’il voulait passer incognito, un modeste habit bourgeois lui eût mieux convenu. J’aimerais surtout qu’il n’eût pas attendu, pour donner ses deux écus, les excuses du baroccino. Au reste, s’il obtint la faveur de ses sujets à Lucques, il n’en fut pas de même à Parme, où il est mort exécré.

Bien que les Lucquois aient l’esprit d’entreprise à un plus haut degré que les Toscans, la civilisation est chez eux moins développée, et il n’en est pas de marque plus éclatante que l’ignorance où ils semblent être des droits et de la dignité de l’homme. J’allais quitter la Toscane et rentrer en France en passant par Bastia. Le bateau à vapeur de Livourne devait partir le soir même. Des environs du port, où je me promenais, je le vis entouré trois ou quatre heures à l’avance d’un grand nombre de barques remplies de Lucquois. Ils allaient en Corse pour faire la vendange, et attendaient paisiblement qu’il leur fût permis de monter à bord. Quand je m’y rendis moi-même avec d’autres passagers, leurs barques s’écartèrent pour faire place à la nôtre, et ce ne fut que lorsqu’on eut tout arrangé sur le navire, au moment même du départ, qu’il leur fut permis d’y monter, ils étaient si nombreux, qu’ils encombraient le pont, -et qu’on avait toutes les peines du monde à circuler.