Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 23.djvu/772

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Quand vint la nuit, ce fut bien plus encore. Ces pauvres gens se couchèrent ou plutôt s’accroupirent à la place qu’ils occupaient, les uns sur les autres, et si serrés qu’on aurait vainement cherché un peu d’espace libre pour poser le pied. J’étais à l’avant et me trouvais fort embarrassé pour retourner à l’arrière, je me croyais même condamné à une réclusion forcée de ce côté, et j’en prenais mon parti, car le temps était magnifique, et la traversée devait s’accomplir en quelques heures ; mais je me demandais avec curiosité comment s’y prendraient les matelots pour faire leur service. La réponse ne fut pas longtemps à venir : ils avaient trouvé un moyen que je n’aurais jamais imaginé ; ils couraient sur les pauvres Lucquois avec leurs souliers ferrés, comme ils eussent fait sur le tillac même. Je m’attendais à entendre les opprimés se plaindre, se lever en protestant, ou tout au moins témoigner, en se remuant et par un grognement sourd, que la chose leur était désagréable : pas un ne bougea ; ils dormaient profondément, ronflaient en conscience, et ne s’éveillèrent que dans le port de Bastia. Ceux qui n’avaient pu fermer les yeux trouvaient fort naturel qu’on les traitât ainsi. Que de temps ne faudra-t-il pas encore pour faire de ces pauvres gens des citoyens !

On a pu remarquer que Mme Crawford étudie mieux les villes que les campagnes. La raison en est évidente. Pour bien connaître les paysans, il n’aurait pas fallu passer moins de temps avec eux qu’avec les habitans des villes ; or c’est à quoi s’opposait l’amour du comfortable. Comme il fallait y renoncer dans les demeures des montagnards, un voyageur anglais ne pouvait les voir qu’en passant et les juger que sur l’apparence. C’est pour ce qu’elle dit des villes que l’auteur de la Vie en Toscane mérite pleine confiance. Si elle n’a pas tout vu, elle a bien vu du moins ce qu’elle a observé, et ses études sur les femmes pourraient devenir, si elles étaient connues en Italie, un salutaire avertissement. Toutefois on ne saurait s’associer aux désolantes conclusions de cet ouvrage. « Malgré de bonnes qualités, dit Mme Crawford, les Italiens sont un triste peuple ; il leur manque, parmi tant d’autres choses, l’unité de pensées, de sentimens, d’aspirations. Or un triste peuple n’a jamais qu’un mauvais gouvernement. » Comme il n’est pas moins vrai que les mauvais gouvernemens font les mauvais peuples, on avouera qu’il est à la fois cruel et injuste d’enfermer les Italiens dans ce cercle vicieux. Ils peuvent se corriger d’eux-mêmes et devenir meilleurs au contact de la liberté : le voisinage, l’exemple du Piémont a déjà fait des merveilles. On leur reprochait de ne pas savoir s’entendre, ils se sont concertés pour la guerre de l’indépendance ; on leur reprochait les prétentions municipales, la Toscane, Parme, Modène, la Lombardie, les Romagnes, la malheureuse Vénétie elle-même, se sont mises d’accord pour se soumettre au Piémont et former un grand état constitutionnel et libre de toutes les provinces du nord et du centre de l’Italie. Ainsi les uns ont foulé aux pieds leurs rivalités de clocher, les autres leurs idées républicaines ; est-ce leur faute si l’heureux résultat n’a pu encore être atteint, et vit-on jamais dans l’histoire un plus touchant effort pour effacer les traces des discordes du passé ?


P. BRISSET.


V. DE MARS.