Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 23.djvu/832

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majesté primitive aux scènes et aux personnages qu’il décrit. Cette douloureuse élégie est soutenue d’un bout à l’autre par un souffle véritablement épique. Ses fermiers et ses pâtres nous reportent par instans aux premiers âges du monde. Leurs sentimens sont francs, leurs passions impétueuses, leur langage bref, plein, tout en images. Aussi grands que leur grande nature, ils remplissent sans peine le cadre magnifique que le poète leur a tracé. Au pied de ces âpres montagnes où dort le cadavre de l’antique cité des Baux, aux bords du Rhône, dans la Grau, dans la Camargue, au soleil de juin, pendant les nuits étoilées, sous les coups du mistral, courbeur des peupliers et des chênes, ces fiers enfans d’une terre de feu aiment, souffrent, combattent comme les héros des littératures primitives. La grâce ne manque pas au milieu de ces vigoureuses peintures, grâce sauvage, fleur agreste que le poète a cueillie au lever du jour encore humide de rosée. Le poème, qui finit par des images de mort, commence avec une suavité printanière. C’est la saison où il faut cueillir les feuilles de mûrier pour les vers à soie; Mireille venait de terminer sa tâche, quand le vannier Ambroise avec son fils Vincent arrivent au mas des Micocoules. Il y avait plus d’un an déjà que Vincent avait remarqué la grâce de Mireille; il va être ébloui en la revoyant. « Mireille était dans ses quinze ans. Côte bleue de Fontvieille, et vous, collines baussenques, et vous, plaines de la Crau, vous n’en avez plus vu d’aussi belle! Le gai soleil l’avait fait éclore, et, frais, ingénu, son visage, à fleur de joues, avait deux fossettes. Et son regard était une rosée qui dissipait toute douleur; des étoiles moins doux est le rayon et moins pur. Il lui brillait de noires tresses, qui tout le long formaient des boucles... Et folâtre, et sémillante, et sauvage quelque peu! Ah! dans un verre d’eau, en voyant cette grâce, tout à la fois vous l’eussiez bue!... » Fraîche image, bizarre, inattendue, qui peint bien ces subites amours sous un ciel enflammé ! D’un seul trait, les yeux boivent et s’enivrent : Ut vidi, ut perii ! Mireille aussi a ressenti cette soudaine ivresse; le soir, pendant la veillée, après que les vieillards ont chanté la chanson des marins provençaux, et les souvenirs de Suffren, et la guerre aux Anglais, Vincent raconte à Mireille ce qu’il a vu dans sa vie errante, et surtout ses victoires aux arènes de Nîmes dans les courses de taureaux. Son visage brille, son œil s’allume... « Mère, disait la jeune fille, écoutons, écoutons-le encore; à l’entendre parler, je passerais sans me plaindre mes veillées et ma vie. »

Cette arrivée à la ferme, ces récits de la veillée, les figures si vives de Mireille et de Vincent, tout ce premier tableau, plein de mouvement et de réalité, prépare très bien la fraîche églogue qui va suivre. C’est une matinée de mai. « Les mûriers sont pleins de jeunes