Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 23.djvu/85

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mud-lark, sa mère tenait, il y a quelques années, une petite boutique à Londres. Je dois pourtant avouer que la plupart des alouettes de boue répandues sur les plaines sablonneuses de la Tamise ont pour leur triste et ingrate condition un attachement fatal. Un vague sentiment de la nature n’est point étranger à cet amour de la profession. Un autre mud-lark avait été placé par son père à une assez grande distance de Londres dans une forge. Comme l’alouette en cage, il fut pris du mal de l’espace et de la liberté. Ses rêves étaient un perpétuel mirage qui lui représentait les vaisseaux entrant à pleines voiles dans la Tamise, les bateaux dénouant leur chevelure de vapeur, et les grands horizons, — maisons, wharfs, clochers, plaines, collines boisées, — s’étendant à perte de vue sur les deux rives du fleuve. Le bruit du soufflet de forge lui rappelait le mugissement comprimé du vent sur les grandes eaux un jour d’orage. Il quitta son apprentissage, et revint sur les bords de la Tamise, entraîné qu’il était par un attrait irrésistible. Après avoir repris quelque temps le métier de mud-lark, il devint plus tard chasseur d’égouts (sewer-hunter).

On peut avoir visité le Strand et les grandes artères de Londres, on peut avoir vécu des années dans la métropole britannique, sans se douter des ouvrages d’architecture qu’on foule aux pieds en marchant sur les trottoirs ou sur les voies macadamisées. Il y a des rues sous les rues, des passages sous les passages, une ville sous la ville. Ce Londres souterrain ne figure sur aucune carte ni dans aucun London-Guide ; très peu d’historiens, très peu d’antiquaires même en ont parlé : c’est la cité maudite, infecte, désolée, mal connue. Là s’écoulent incessamment toutes les eaux impures des maisons ; là tombe tout ce qui n’a plus de forme dans la nature ni de nom dans le langage humain. Les égouts de Londres, quoique défectueux à plusieurs égards, présentent dans l’ensemble un système imposant de constructions qui les a fait comparer aux égouts de l’ancienne Rome. Quelques-uns de ces ouvrages remontent à des temps inconnus ; d’autres, dont on sait l’âge, n’en jouissent pas moins pour cela d’une vénérable antiquité. Des quartiers les plus éloignés de la Tamise, de petits égouts se déchargent dans des égouts plus considérables, et ces derniers, après de longs détours, se dégorgent dans le fleuve. S’il existait une carte de ces courans souterrains épars, compliqués, entremêlés, mais qui s’embranchent entre eux ainsi que les veines et les artères du corps humain, avec une régularité plus ou moins parfaite, un tel ouvrage donnerait peut-être une aussi grande idée de la civilisation anglaise que les rues de Londres les plus magnifiques. La plupart de ces conduits sont construits en brique ; ils revêtent toutes les formes, mais le