Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 23.djvu/851

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men : la réforme n’a point été une simple ébauche de la révolution française, elle n’a point été le début du même libéralisme qui devait chez nous s’exprimer plus complètement par la déclaration des droits de l’homme.

Pour peu que l’on arrête ses regards sur l’histoire morale de l’Allemagne, on y découvre, depuis Luther jusqu’à Schelling et jusqu’à la théologie nouvelle, une série parfaitement régulière de faits qui tous sont clairement les incarnations successives d’une même tendance. Cette tendance tient-elle au génie natif de la race ou à son éducation chrétienne? Il n’importe. En tout cas, c’est un instinct qui ne meurt pas chez les Allemands, qui ne fait que changer de forme, et qui a été le principe de tout ce qu’ils ont pensé et accompli comme nation. Lessing rompant avec la littérature méthodique et calculée pour remettre en honneur l’inspiration naïve de Shakspeare, Schiller n’ayant confiance que dans les mouvemens involontaires du cœur et retrouvant la poésie du sentiment et de l’imagination, Kant posant en principe que la forme de nos idées n’est point déterminée par la nature des objets, mais par la constitution de notre propre esprit, Fichte déclarant que le non-moi est une pure création du moi, et que notre tâche ici-bas est de puiser en nous-mêmes un idéal conforme aux lois de notre être pour nous efforcer ensuite d’y conformer les faits, voilà les organes de l’esprit germanique. Et cet esprit est diamétralement le contraire de celui qui, avec une égale fixité, s’est traduit en France par une série non moins régulière d’événemens intellectuels. Que se passait-il chez nous? A l’époque de Louis XIV, les poètes cherchent à s’assurer la perfection en donnant beaucoup au jugement et en se défiant de l’inspiration; La Rochefoucauld se défie des instincts au point d’enseigner que la vanité et l’égoïsme sont les seuls sentimens naturels à l’homme. Au XVIIIe siècle, les philosophes font de la sensation l’unique source de nos idées, les théophilanthropes réduisent la religion à la bienfaisance; la France entière n’a foi qu’en la science, et croit que le secret de la sagesse est de savoir calculer ce qui produit les conséquences les plus avantageuses. De nos jours encore, rien n’est changé : la plupart de nos systèmes politiques ou socialistes visent à organiser la perfection en instituant partout les mécanismes, qu’ils croient de nature à tout faire marcher au mieux en dépit ou sans le concours des individus. Au fond de ces diverses doctrines, il est facile de reconnaître un même penchant qui donne un démenti perpétuel à la pensée allemande. La France veut dire que, pour obtenir le bonheur ou le talent poétique, il suffit de savoir et de vouloir; l’Allemagne veut dire que la volonté et la science ne servent de rien sans les dons du ciel et les dispositions involontaires. La France ne voit guère dans les fautes