Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 23.djvu/985

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intitulée le Sacre de la Femme, le lugubre concert commence par une symphonie sur Caïn le fratricide. Le poète a fait résonner les cordes les plus tragiques de l’âme humaine; massacres et meurtres, mêlées sanglantes, villes incendiées et prises d’assaut, usurpateurs sans scrupules, justiciers implacables, traîtres et tyrans, tels sont les scènes et les héros qu’il lui a plu de chanter. Ce serait en vérité une lecture accablante et pénible si parfois un accent de la trompette héroïque ne venait pas réveiller l’âme et lui crier : « Debout, et ne désespère jamais! » Enfin ce concert plein de terreurs, qui s’était ouvert dans l’Éden, se termine par un finale des trompettes divines en plein infini. Ainsi, vous le voyez, dans ces nouveaux poèmes, tout est grand ou aspire à être grand; le poète s’est courageusement efforcé de mettre sa voix en harmonie avec les sujets qu’il voulait chanter, et il a réussi, je vous l’assure. Cette voix sonore et mâle pourrait lutter et a lutté victorieusement avec le cor de Roland; elle domine les rugissemens des lions de Daniel, le fracas des armures de fer des chevaliers errans, les tumultes confus des foules, et le bruit sourd que font les régimens en marche. Si parfois elle a échoué, songez que la voix la plus ample se perdrait facilement en pleine mer, en plein ciel, et dans le vide de l’infini.

L’auteur nous avertit que ces nouveaux poèmes ne sont que des fragmens d’une œuvre gigantesque, qui doit former une longue et complète galerie de la médaille humaine. Nous ne discuterons pas une pensée que nous ne connaissons pas, et nous jugerons ces fragmens comme des œuvres complètes par elles-mêmes et qui peuvent se passer de l’introduction et de l’épilogue poétiques que nous promet M. Hugo. L’auteur, dans sa préface, a cru devoir faire remarquer que ces fragmens, quoique isolés les uns des autres en apparence, ont cependant leur unité; il ne croyait peut-être pas si bien dire. Oui, ce livre a son unité, une unité à laquelle le poète n’a pas songé. Une même préoccupation domine sa pensée dans ces divers voyages qu’il accomplit à travers la légende et l’histoire; un même souci le suit partout où il s’arrête, en Judée et en Arabie, en Espagne et en Turquie, en Allemagne et en Italie; un même sentiment relie tous ces poèmes et les a marqués de son empreinte. Ce livre est une médaille à double face, où le poète a gravé en traits ineffaçables deux types humains éternels. Sur l’un des revers de la médaille apparaît l’effigie du méchant, sur l’autre l’effigie du justicier. De ces deux effigies néanmoins, la plus remarquable est peut-être celle du méchant; on voit que le poète l’a gravée avec une haine amoureuse et une colère complaisante. Le méchant joue donc le premier rôle dans la Légende des Siècles. En vain vous changez d’époque, de civilisation, de climat; vous la rencontrez partout et toujours, cette