Page:Revue des Deux Mondes - 1860 - tome 25.djvu/580

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de la mer. Là vivait, lui dit-on, un moine qui depuis soixante ans n’avait pas quitté cette retraite, même pour remonter aux étages supérieurs de son couvent. Quelles pensées devait avoir sur ce monde cet homme vivant en compagnie des flots, au pied de cette terrasse qu’il avait renoncé à gravir ! J’ai songé plus d’une fois à ce solitaire. Quand on leur signale une de ces âmes qui, sans recourir à la ressource impie du suicide, ont devancé le temps où nous devons tous entrer au sein des choses éternelles, les hommes engagés dans les voies bruyantes de cette terre sont parfois saisis de singulières rêveries. Je livre ce vieux moine aux songeurs de toutes les conditions; c’est à peine s’il avait entendu le bruit de notre canon. Il doit être encore dans sa cabane, sur les rives où ses pieds ont pris racine, à moins que la mort, qu’il étreint depuis tant d’années, ne l’ait enfin enlevé.

Notre reconnaissance sous Sébastopol fut suivie de notre installation dans le bivouac où nous devions si longtemps rester. Le général Canrobert s’établit près d’une maison détruite, dont bientôt tous les débris disparurent. A l’époque où se dressèrent nos tentes, le jardin de cette maison en ruines existait tout entier encore : c’était un jardin paisible, avec d’étroites allées bordées d’arbres fruitiers. Une de ces allées, resserrée entre deux haies de pruniers, se liait pour moi à d’intimes et lointaines pensées. Je trouvais un charme singulier à ce lieu, le charme de ces vieilles demeures, revues après nombre d’années par quelque hasard de la vie, où l’on s’avance le cœur ému et comme oppressé, faisant sortir à chaque pas des murs lézardés, de l’herbe poussée dans la cour, maints souvenirs semblables à ces oiseaux familiers qui voltigent un instant autour de vous, puis s’arrêtent pour vous regarder. La guerre et les voyages ont augmenté mon attachement pour des objets qui ne sont ni de chair ni de sang. Il m’est arrivé continuellement d’être pris d’une affection subite pour quelques troncs d’arbres et un coin de terre. Partout nous rencontrons tout d’un coup avec étonnement et surprise quelque chose de nous. D’où viennent, dans ces lieux inconnus où le hasard seul nous a conduits, ces lambeaux retrouvés de notre vie? Quels souffles les ont enlevés de notre cœur et dispersés ainsi sur tous les points du monde ?

Rien de plus simple que le bivouac du quartier-général derrière lequel j’étais campé. Le maréchal Saint-Arnaud avait laissé à son successeur une de ces grandes tentes arabes, offrant à leur sommet une seule arête qui forme une ligne festonnée. Cette tente, que je n’ai jamais pu voir sans me rappeler nos guerres africaines, qui bien des fois l’hiver, par un ciel brumeux, m’a fait songer, avec un serrement de cœur, au généreux soleil dont elle avait été si longtemps imprégnée, cette tente servait de salle à manger au général