Page:Revue des Deux Mondes - 1860 - tome 25.djvu/995

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


constance de renoncer à son howkah de crainte d’apporter, en rentrant dans la chambre du cher enfant, une senteur nuisible!.. — Le docteur poursuivit en s’animant : Bukt-Khan, monsieur, est une des variétés les plus intéressantes de l’espèce indienne, le serviteur du bon vieux temps, dont le dévouement primitif ne le cède en rien au dévouement des Caleb et des Vendredi. Hammerton aurait commandé ce soir à son féal serviteur, entre la poire et le fromage, de nous expédier tous deux dans la nuit pour l’autre monde, que ni l’un ni l’autre nous ne verrions demain la lumière du soleil. Les ordres de son maître sont sacrés pour Bukt-Khan; son maître, c’est son fétiche, son gooroo. Je me hâte d’ajouter, pour ne pas vous donner une idée trop avantageuse de la race indienne, que Bukt-Khan est unique en son genre, et que vous pourriez chercher de Peshawur à Calcutta sans trouver son pareil. Le sentiment de la reconnaissance n’existe pas plus dans le cœur de l’Indien que le mot dans sa langue. Aussi, pour vous éviter de cruelles désillusions, pénétrez-vous de cette vérité, que le bien que vous semez autour de vous ne produira jamais qu’une récolte de noire ingratitude. En voulez-vous un exemple? Vous avez peut-être remarqué un ryot qui, au moment du départ pour la chasse, m’a retenu un assez long temps au seuil de ma tente?

— Ah ! ah ! toujours le ryot qui vous réclame ses honoraires de malade! interrompit Hammerton avec un sourire.

— Monsieur ne connaît pas cette anecdote, reprit vivement le docteur en homme qui sent le besoin de motiver la nouvelle édition d’un récit familier à son auditoire.

— Vous n’avez pas besoin d’excuse; l’anecdote est curieuse, et, sans compliment, vous)a narrez fort bien, dit le major avec un imperturbable sérieux.

Sans se faire prier davantage, le docteur poursuivit : — En revenant l’année dernière à Minpooree d’un petit voyage à quelques milles de la station, dans l’obscurité de la nuit mes deux bérats de devant culbutèrent sur un objet placé en travers de la route. Une fois sorti de la bagarre, je reconnus que l’obstacle n’était rien autre chose qu’un homme qui se tordait sous les premières atteintes d’une violente attaque de choléra. Sans perdre de temps, j’administrai au moribond une dose de laudanum, et pour compléter ma bonne action, lui cédant ma place dans le palki, regagnai la station à pied. Grâce à un traitement énergique, à huit jours de là le moricaud était sur jambes; mais ce fut au bout d’un mois seulement que, voyant qu’il engraissait à vue d’œil, je me résolus à lui faire comprendre qu’il n’avait plus besoin de mes services médicaux et pouvait rentrer dans ses foyers. Savez-vous ce qu’il répondit à cette ouverture?...