Page:Revue des Deux Mondes - 1860 - tome 28.djvu/27

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ont eu l’audace de parcourir, d’envahir, de s’approprier toutes les parties du commun héritage du genre humain. Des faits particuliers qui remplissent les fastes des nations sont la raison de leur existence, de leur durée, de leur puissance, de leur établissement étroit ou large, fort ou faible, à la surface du globe. Il y a là des résultats séculaires dont il faut tenir compte, et ce n’est point par hasard que telle ou telle tribu de colons, d’émigrans ou de conquérans, a donné son nom au sol qu’elle a trempé de son sang et de ses sueurs. Aucun droit primitif, antérieur à l’histoire, ne peut être réclamé par un peuple à telle ou telle portion du territoire européen, et l’état de nature est une fiction aussi chimérique à introduire dans le droit des gens que dans le droit municipal. Ce qui est vrai, c’est que les circonstances ont souvent colloque les peuples de telle manière qu’ils ont des points faibles à défendre, des voisinages dangereux ou tentans, des capitales mal placées, qu’ils voient enfin hors de chez eux certains obstacles naturels dont ils envient la protection. Ce qu’on appelle les frontières naturelles, c’est en général un agrandissement utile, qui donne une frontière plus facile à défendre et plus commode pour attaquer. Il est tout simple qu’un peuple ou un gouvernement désire une occasion d’acquérir un tel avantage quand il est à sa portée ; mais il serait trop naïf ou trop hardi d’ériger cet intérêt en droit, ce désir en principe. En cette matière, l’argument décisif est l’inscription gravée sur le bronze des anciens canons.

La guerre est donc en général au fond de la doctrine des frontières naturelles, la guerre, qui n’est pas toujours la justice. On ne peut raisonnablement se flatter que des voisins s’empressent à céder un territoire qu’on ne désire que pour les mieux braver au besoin, et ce n’est pas d’habitude à de telles concessions que s’emploie la diplomatie. En un mot, des frontières naturelles sont une ligne stratégique. Une telle ligne, quand on ne l’a pas, le moyen de l’avoir, c’est de la conquérir.

Cette ligne, la révolution française nous l’avait conquise. Qui l’a perdue ? Ce n’est pas la révolution. Lisez ce dernier, volume, l’œuvre admirable et désolante d’un grand historien qui entend, je suppose, la guerre et la politique, vous y verrez comment deux fois encore, après les plus terribles revers, à Prague, à Francfort, notre patrie pouvait sauver ce legs précieux de la république, comment elle a été sacrifiée aux illusions invincibles de celui qu’elle aurait encore choisi pour la défendre, comment le génie même perd les royaumes en se croyant plus grand que la nécessité. Mais ce dont l’abandon nous a tant coûté, à quel prix l’avions-nous acquis ? Il a fallu pour l’un des coalitions victorieuses, pour l’autre il avait fallu des coalitions vaincues. Si l’histoire dit vrai, les frontières naturelles sont à