Page:Revue des Deux Mondes - 1860 - tome 28.djvu/38

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l’aspect effrayant du ciel, les nuages accumulés en lourdes et sombres masses, la couleur des flots, les formes particulières des crêtes écumeuses qui tracent comme des éclairs fugitifs sur le fond céruléen des eaux, les dentelures bizarres de l’horizon qui indiquent une mer soulevée et horriblement agitée.

Les paysans et les marins sont donc meilleurs appréciateurs du temps que les citadins, dont l’horizon est pour ainsi dire borné à l’enceinte des villes. Ceux-ci néanmoins portent le même intérêt aux phénomènes de l’atmosphère. Si ce n’est, à la ville comme aux champs, le sujet le plus important des conversations, c’est presque toujours le premier, celui sur lequel on retombe le plus naturellement, la planche de salut que l’on tend aux timides et aux sots. On a toujours parlé du temps, si l’on n’a pas toujours parlé de météorologie, et, bien que le nom ait été inventé de nos jours, je suis tenté de croire que nos aïeux avaient plus que nous souci de ce qu’il représente. En faut-il donner une*preuve ? On voit bâtir aujourd’hui nombre de belles maisons, de châteaux, où l’architecte a oublié la girouette. Jadis, dessinée avec goût, de formes originales, elle ornait toujours les toits des habitations. Il y a quelque chose de poétique dans cet emblème du changement et de la fixité réunis dans un seul objet : n’est-ce pas l’image de notre propre vie, de tant d’efforts, de troubles, de luttes sur un point étroit où l’on naît, et où il faut mourir ? La girouette domine la maison ; elle marque fidèlement toutes les incertitudes, toutes les tempêtes du ciel ; au-dessous s’agitent toutes les passions humaines. Elle grince encore, à demi usée, au-dessus des vieilles demeures désertes, que plus rien n’anime au dedans, et ses brusques mouvemens forment un contraste lugubre avec le calme et le silence que la mort et l’oubli ont laissés derrière eux. Qui n’a admiré les magnifiques baromètres et thermomètres du XVIIIe siècle, véritables meubles usuels, construits avec luxe et solidité, larges, grands, faciles à consulter ? Chaque membre de la famille devait évidemment tous les jours en lire les indications. Où sont aujourd’hui les baromètres dans nos maisons élégantes ? On n’en connaît plus guère qu’un seul, celui des fonds publics. Y a-t-il encore, dans notre temps affairé, des hommes qui conservent assez de loisirs pour se livrer à l’étude patiente et régulière de quelques phénomènes naturels, qui, au milieu de tant d’agitations morales, conservent assez de quiétude d’esprit pour s’asservir, sans y être tenus par des fonctions spéciales, à des observations minutieuses, faciles, mais qui réclament une extrême régularité ? Où sont d’ailleurs les hommes assez modestes pour consentir à accumuler durant une longue suite d’années des chiffres ingrats, pour se livrer à des calculs absolument désintéressés, qui ne peuvent