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richesse. » Ce soldat s’appelait Odoacre, fils d’Édecon. Il rejoignit ses compagnons de voyage, et se dirigea plein de joie vers l’Italie, conservant dans le secret de son cœur, comme un gage assuré de sa fortune, les paroles d’un prophète que l’événement n’avait jamais démenti. »

Séverin, qui connaissait si bien l’état du monde barbare et la situation de Rome, avait-il pressenti en effet que les futurs maîtres de l’Italie sortiraient de cette ligne du Danube où se pressaient tant de nations impatientes d’agir? Y avait-il pour lui des indices qui, à cette distance, n’existent plus pour nous? Le premier biographe, Eugippius, en rapportant cet épisode, a-t-il attribué à Odoacre ce qui s’appliquait seulement aux Ruges? Peu importent ces doutes de la critique; la chose capitale ici, c’est l’attitude de Séverin en face des Barbares. Il n’est pas indifférent de voir le défenseur de la société antique envoyer ses farouches catéchumènes à la conquête de Rome. Une autre scène d’ailleurs est l’explication indispensable de celle que nous venons de citer : bien des années après la visite d’Odoacre, le jeune guerrier vêtu de peaux étant devenu roi d’Italie, Séverin, épuisé par ses effrayans labeurs, s’éteignait dans son monastère de Favianes. Ses dernières années avaient été abreuvées d’amertume; l’ancien roi du Rugiland, le bon Flaccithée, était mort, laissant des successeurs qui ne lui ressemblaient en rien. Son fils Fava, sa bru Ghisa, étaient des âmes violentes, haineuses, et l’homme de Dieu n’avait pu réussir à les toucher. D’autres symptômes l’attristaient encore; il voyait s’amonceler toujours les flots des races germaines, et des émotions bien diverses agitaient sa conscience. Quand il mourut, un de ses derniers accens fut un cri d’épouvante. Après une maladie de trois jours, sentant sa dernière heure venir, le 8 janvier 482, il avait embrassé tous ses disciples en leur rappelant, d’après la Genèse, les paroles de Joseph mourant : « Dieu vous visitera après ma mort, et vous fera passer de la captivité d’Egypte sur la terre de ses promesses; alors emportez avec vous mes os. Deux visitabit vos : asportate ossa mea vobiscum de isto loco.» Puis, après ce regard jeté sur l’avenir, comme s’il prévoyait à quel prix le genre humain achèterait ces jours meilleurs, comme si des apparitions horribles se fussent levées subitement, il s’écria : « Ce pays que nous habitons, ces champs cultivés, ces villes, ne seront bientôt plus qu’un vaste désert où les Barbares, cherchant de l’or et n’ayant plus de vivans à piller, fouilleront les sépulcres des morts! » Mais bientôt d’autres pensées remplirent son esprit, une sorte de joie mystérieuse exalta son âme, et il expira en chantant le psaume 150 : « O nations! louez toutes le Seigneur! »

Si j’osais interpréter les sentimens qui se pressaient ainsi dans