Page:Revue des Deux Mondes - 1860 - tome 30.djvu/368

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son âme, si j’osais deviner les visions qui l’assaillirent, voici comment je traduirais les dernières paroles de l’homme de Dieu : « O nations, louez le Seigneur, l’empire est mort!... Louez le Seigneur, l’humanité sera régénérée. Elle va traverser encore bien des ruines sanglantes, mais l’épreuve tournera au profit de la race d’Adam. J’aurai des continuateurs qui pénétreront plus avant que moi dans l’immense forêt des nations du nord. Oh! qu’ils sont beaux les pieds de ces hommes que je vois avancer toujours sur les neiges! Les lions s’humanisent à leurs voix, les plus féroces des hommes épellent en souriant l’Évangile, une société nouvelle se forme... Je ne la connais pas, je la devine, je l’entrevois dans les vapeurs de l’aube. Combien elle sera meilleure que ce monde qui vient de mourir! L’humanité y sera plus noble, ayant des droits plus hauts et des devoirs plus sérieux. Toute âme, tout esprit aura une valeur égale aux yeux de celui qui est mort pour le genre humain tout entier. Que tout esprit loue donc le Seigneur! la vieille société, qui étouffait les âmes, vient de descendre au tombeau ! Omnis spiritus laudet Dominum : alléluia! Avant de toucher le but, vous aurez à souffrir; souffrez avec joie, ayez confiance en l’œuvre de Dieu, la barbarie elle-même aura été féconde. nations, louez le Seigneur! louez le Seigneur! » Mais pourquoi cette traduction? Tout cela est faible auprès de la réalité. Le vague même de ce cri d’enthousiasme et de confiance parle plus haut que des interprétations trop précises : il suffit de montrer l’homme de Dieu sur son lit de mort jetant vers le ciel ses alleluia au lendemain de la chute des césars.

Pendant que ces grandes scènes se passent dans le pays des Ruges, les aventuriers de Rome continuent de jouer leurs tragicomédies dans la fange ensanglantée de l’empire. C’est le moment où Gondebaut, ce petit prince burgonde à qui Ricimer a légué le droit de dominer la société romaine, donne le trône au commandant des gardes du palais, à l’imbécile et lâche Glycérius. C’est le moment où Julius Népos, neveu de l’un des plus braves lieutenans d’Aétius, qui s’était constitué un petit royaume en Dalmatie, se jette sur l’Italie, détrône Glycérius et le fait ordonner évêque à Salone. C’est le moment enfin où Julius Népos tombe à son tour sous les coups d’un aventurier plus hardi, et va retrouver en Dalmatie ce Glycérius qu’il avait enfermé dans l’épiscopat comme dans une geôle. Les deux ennemis étaient là face à face, «tous deux empereurs d’Occident dépossédés et exilés, dit M. Thierry, tous deux partageant l’administration de la Dalmatie, l’un comme prince, l’autre comme évêque. Jamais les dérisions de la fortune n’avaient été à la fois plus burlesques et plus amères. » Le dernier représentant de la dégradation romaine parmi les aventuriers du Ve siècle, c’est le patrice