Page:Revue des Deux Mondes - 1861 - tome 31.djvu/117

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tranchés, rougissant l’eau de plus en plus. Leur agitation douloureuse et la furie de leurs bourreaux, la mer qui n’est plus mer, mais je ne sais quoi d’écumant qui vit et fume, tout cela porte à la tête, et tous délirent. Ceux qui venaient pour regarder agissent, ils trépignent, ils crient, ils trouvent qu’on tue lentement. Enfin on circonscrit l’espace ; la masse fourmillante des blessés, des morts, des mourans, se concentre dans un seul point : sauts convulsifs, coups furieux ! L’eau jaillit, et la rosée rouge !… Et cela comble l’ivresse : on s’oublie. La plus douce est éblouie, emportée du vertige. Tout fini, elle soupire épuisée, et dit : « Quoi ! c’est tout !… »


V. — LE DROIT DE LA MER.

Un écrivain populaire qui donne à tout ce qu’il touche un caractère de simplicité lumineuse et saisissante, M. Eugène Noël, a dit : « On peut faire de l’Océan une fabrique immense de vivres, un laboratoire de subsistances plus productif que la terre même, fertiliser tout, mers, fleuves, rivières, étangs. On ne cultivait que la terre ; voici venir l’art de cultiver les eaux… Entendez-vous, nations ? »

Plus productif que la terre ? Comment cela ? M. Baude l’explique très bien dans un important travail sur la pêche que la Revue publiera : c’est que le poisson est, entre tous les êtres, susceptible de prendre, avec une nourriture minime, le plus énorme accroissement. Pour l’entretenir seulement, il ne faut rien ou presque rien. Rondelet raconte qu’une carpe qu’il garda trois ans dans une bouteille d’eau, sans lui donner à manger, grossit cependant de telle sorte qu’elle n’aurait pu être tirée de la bouteille. Le saumon, pendant le séjour de deux mois qu’il fait dans l’eau douce, s’abstient presque de nourriture, et pourtant ne dépérit pas, Son séjour dans les eaux salées lui donne en moyenne (accroissement prodigieux !) six livres de chair. Cela ne ressemble guère au lent et coûteux progrès de nos animaux terrestres. Si l’on mettait en un tas ce que mange pour s’engraisser un bœuf ou seulement un porc, on serait effrayé de voir la montagne de nourriture qu’ils consomment pour en venir là.

Aussi celui de tous les peuples où la question de subsistance a été la plus menaçante, le peuple chinois, si prolifique, si nombreux, avec ses trois cent millions d’hommes, s’est adressé directement à cette grande puissance de génération, la plus riche manufacture de vie nourrissante. Sur tout le cours de ses grands fleuves, de prodigieuses multitudes ont cherché dans l’eau une alimentation plus régulière