Page:Revue des Deux Mondes - 1861 - tome 31.djvu/141

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état où la liberté ne serait pas un vain mot, où la justice serait la même pour les hommes de toutes les races, où le soleil luirait également pour tous ! La fusion allait s’opérer entre les noirs et les blancs ; un refuge s’ouvrait à tous les fugitifs, la liberté conviait tous les esclaves à un banquet fraternel d’amour et de paix. C’était l’attente universelle, et les hommes de progrès tressaillaient d’aise en pensant à la victoire prochaine des abolitionistes de Lawrence et de Topeka. Qu’ont-ils fait cependant ? Au lieu de donner des armes aux nègres fugitifs et de leur dire : « Défendez-vous ! » ils ont commencé par expulser tous les hommes de couleur qui habitaient le territoire ; puis ils ont inscrit en tête de la constitution qu’ils votaient une défense formelle à tout nègre, qu’il fût esclave ou libre, de jamais mettre le pied sur leur territoire. Le blanc seul peut avoir une patrie : peu importe que le noir vive ou meure sur la terre d’esclavage ; mais que jamais il ne vienne souiller de sa présence une terre de liberté ! Il est vrai que cette décision des free-soilers du Kansas n’a pas été acceptée par John Brown, Montgomery et d’autres abolitionistes militans qui ont libéré un grand nombre de nègres missouriens et les ont expédiés vers le Canada ; mais elle n’en a pas moins été rendue. Telle a été aussi la décision du nouvel état de l’Orégon, celle de l’Illinois et de plusieurs autres états qui ne manquent jamais d’envoyer au congrès de chauds défenseurs de la liberté. L’Ohio, qui s’était toujours vanté de sa généreuse hospitalité envers les nègres libres, vient de décider, par l’organe de sa cour suprême, que les enfans de couleur ne pourront désormais être admis dans les écoles primaires fréquentées par les blancs. À peine l’état de New-York avait-il donné la grande majorité de ses voix à M. Lincoln dans l’élection présidentielle de 1860, qu’il votait en masse contre la concession du droit de suffrage aux nègres qui ne possédaient pas 150 dollars. Après avoir vu les injustices commises parles esclavagistes contre les nègres, il nous est sans doute réservé de voir celles que commettront les abolitionistes triomphans.

La raison avouée de cette exclusion des noirs est une prétendue incompatibilité entre les hommes des deux races ; mais la raison véritable est que les nègres, en offrant leurs bras dans le grand marché du travail, font une concurrence sérieuse aux blancs et déterminent une dépréciation dans le taux des salaires. Quatre millions. d’esclaves, mal logés, mal vêtus, mal nourris, produisent le tabac et d’autres denrées à meilleur marché que les agriculteurs du nord ne peuvent les fournir ; de même, si des millions de nègres libres étaient admis dans les états du nord, tous les ouvriers blancs devraient immédiatement se contenter pour leur travail d’une rémunération comparativement bien plus faible qu’aujourd’hui : c’en