Page:Revue des Deux Mondes - 1861 - tome 31.djvu/143

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comptés parmi eux en 1850 exerçaient leur profession uniquement au service de leurs frères de couleur. Dans les autres grandes villes du nord, les Africains, sans être aussi malheureux qu’à New-York, sont en général très misérables. Et pourquoi les noirs des états libres sont-ils ainsi en proie au vice, à la misère et à la maladie, si ce n’est parce que toutes les carrières honorables leur sont fermées et les ateliers interdits ? Ils ne peuvent travailler à côté du blanc, monter dans la même voiture, manger à la même table [1], s’asseoir dans la même église pour adorer le même Dieu. Les ministres, qui, du haut de leurs chaires, invoquent le Seigneur en faveur des opprimés de toutes les nations, s’abstiennent, par délicatesse envers les blancs, de dire un seul mot des nègres. Ceux-ci ont des voitures, des églises et des écoles à part. À Boston, capitale de l’abolitionisme, il n’existe qu’une seule école noire, et les enfans de couleur doivent s’y rendre d’une distance de plusieurs kilomètres. Et cependant les gens de sang mêlé ont une telle ambition de se rapprocher des blancs qu’ils fréquentent assidûment les rares écoles ouvertes pour eux, et sont en moyenne plus instruits que les blancs des états du sud [2] ; mais, en dépit de leurs efforts, ils sont rejetés dans le déshonneur.

Si les états du nord étaient une terre de liberté, comme on se plaît à l’affirmer, on pourrait compter par centaines de mille les esclaves fugitifs. En été, lorsque l’Ohio n’est plus qu’un mince filet d’eau serpentant à travers les galets, tous les esclaves des propriétés de la Virginie et du Kentucky situées sur ses bords pourraient s’enfuir sans difficulté et gagner la terre promise. Ainsi, de proche en proche, le vide se ferait dans les plantations des frontières, et bientôt les planteurs ne pourraient empêcher la désertion qu’en maintenant des armées permanentes ; mais les bords de l’Ohio sont gardés par l’égoïsme et l’avidité des riverains bien mieux qu’ils ne le seraient par une armée ou par une muraille de fer. Les nègres n’osent franchir le fleuve, parce qu’au-delà ils s’attendent à ne voir que des ennemis. Quand même les autorités fédérales n’oseraient les poursuivre dans la crainte de se heurter contre le patriotisme chatouilleux

  1. On attribue en général au souvenir d’affronts de cette espèce le refus opposé par Kamehameha IV à la ratification du traité de cession des îles Sandwich qu’avait conclu son père. Voyageant dans la république américaine en sa qualité de prince royal, on lui défendit en plusieurs villes de s’asseoir à la même table que les citoyens de l’Union.
  2. D’après le recensement de 1850, sur une population de 196,016 personnes de couleur habitant le nord, 22,043, plus d’un neuvième, fréquentaient les écoles. Pour les blancs du sud, la proportion est de moins d’un dixième. Dans le Massachusetts, la population de couleur envoie aux écoles un sixième de son effectif : c’est dire que les nègres libres de cet état n’ont rien à envier à la Prusse sous le rapport de l’instruction élémentaire.