Page:Revue des Deux Mondes - 1861 - tome 31.djvu/191

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hommes à longues nattes, palanquins, tavernes d’opium, restaurans ambulans qui offrent sur des tréteaux aux regards et à l’appétit des passans les plats de la cuisine chinoise la plus avancée, — ailerons de requins, rats en papillote, gelées de toute sorte, sans parler de perfides fricassées dont la dépouille mortelle du plus fidèle ami de l’homme a probablement fait tous les frais. Au milieu de la place, un théâtre où des acteurs, au son d’une musique plus que chinoise, célèbrent une pantomime fort intéressante, à en juger par l’air attentif et les cous tendus des spectateurs ! Enfin sous des hangars de paille s’abritent de véritables maisons de jeu, car, avec la profonde habileté qu’il apporte dans le maniement des affaires coloniales, le gouvernement hollandais a compris qu’il serait impuissant à mettre un frein à la passion du jeu, si énergique chez les Chinois ; il s’est donc résigné à tolérer des maisons de jeu en plein air, sur lesquelles il peut du moins exercer une active surveillance. Sans être au niveau des splendeurs de Hombourg et de Bade, l’aspect de ces antres ne manque pas d’originalité. Accroupi sur une large table, le banquier a devant lui un effectif respectable de ducats et de billets de banque. Près de lui, le croupier surveille d’un œil alerte les mises des joueurs. Assis sur des bancs de bois autour de la table, une vingtaine de Chinois à longues nattes, uniformément vêtus de chemises blanches et de pantalons de drap bleu, suivent avec anxiété les combinaisons de dés et de cartes qui prononcent sans appel sur le sort de leurs enjeux. Quoique ces hommes appartiennent pour la plupart aux plus basses classes de la population chinoise, et que les mises soient en général assez élevées, le plus strict décorum règne dans l’assemblée, et les arrêts du sort sont accueillis par les joueurs avec un sang-froid qui dénote des pontes émérites.

Très intéressé par ce spectacle, je ne. m’étais pas aperçu qu’un homme en costume européen était venu prendre place à mes côtés, lorsque je fus salué de cette apostrophe : Monsieur est Français ? Et sur un signe de tête affirmatif, l’étranger continua : Grande nation que j’ai appris à estimer sur les champs de bataille !… Ettore Trufiano, dit-il en s’inclinant, général au service de son altesse le maharajah Nana-Sahib. Ces derniers mots furent prononcés du ton pompeux dont ce pauvre Odry, dans la glorieuse bouffonnerie des Saltimbanques, parlait de M. le maire de Meaux et de la gendarmerie royale ! Mon interlocuteur était de taille moyenne et pouvait avoir quarante ans ; il était remarquable surtout par une triste cicatrice qui avait détruit l’harmonie des lignes d’un nez jadis aquilin. Les énormes moustaches du personnage, un ruban panaché de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel qui s’épanouissait sur sa poitrine,