Page:Revue des Deux Mondes - 1861 - tome 31.djvu/208

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— Vous avez ma parole… Que puis-je faire pour vous être utile ou agréable ? repris-je, assez ému de la solennité de ce début.

— Je compte, en sortant d’ici, aller souffleter le général Trufiano. Nous nous battrons sans doute avant une heure ; voulez-vous me servir de témoin ?

— Doutez-vous de ma réponse ? repris-je en lui tendant une main qu’il serra cordialement. Vous ne me trouverez pas sans doute indiscret, poursuivis-je après une pause, de vous demander les causes de ce duel imminent ?

Pour toute réponse, Hendrik me tendit d’un geste dramatique une petite feuille de vélin, parfumée d’une forte odeur de verveine, sur laquelle je pus lire une de ces banales déclarations d’amour, telle qu’il s’en trouve par centaines dans tous les manuels épistolaires, et signée avec une candeur baptismale : « ton Ettorel » Je crus d’abord que la malencontreuse épître avait été destinée à Madeleine, mais Hendrik prit soin de m’éclairer à cet endroit en ajoutant que l’impudent étranger avait osé remettre la veille ce scandaleux billet doux à sa nièce.

— Et si Mlle Anadji n’a pas ri au nez fantastique de son Ettore, repris-je avec un accent de bonne humeur que je fus incapable de maîtriser, sa prose n’a pas été récompensée suivant ses mérites.

— Vous autres Français, vous riez de tout, me dit mon ami d’un ton de reproche ; mais ma résolution est invincible, et cet homme, je le tuerai ! poursuivit le marin avec une énergie farouche digne du descendant des opiniâtres ennemis de Louis XIV.

— Permettez-moi, mon cher Hendrik, de vous contredire, et de persister à croire que ce n’est pas à coups de pistolet, mais bien à coups de trique, que l’on punit de pareilles impertinences. Si vous n’avez pas d’autres motifs pour provoquer en duel le galant Italien…

— Et si j’avais d’autres motifs, interrompit mon ami d’une voix frémissante… Puis il s’arrêta soudain, comme s’il eût craint, sous le coup de l’émotion profonde qui dominait son esprit, de ne pouvoir maîtriser ses paroles… Il ajouta après un court silence : Ne m’interrogez pas, je vous en prie, sur un secret qui n’est pas le mien… Il faut que cet homme meure ou qu’il me tue… Vous m’entendez ?

— Parfaitement… Et si je suis disposé de tout cœur à vous rendre le triste service que vous me demandez, vous n’hésiterez pas sans doute à m’accorder une légère faveur. La colère est mauvaise conseillère, et demain peut-être regretteriez-vous le scandale de ce duel à mort que vous appelez de tous vos vœux en cet instant. En tout état de cause, vingt-quatre heures de réflexion sont toujours bonnes à prendre. Je n’ajoute pas qu’un duel à mort gâterait infiniment