Page:Revue des Deux Mondes - 1861 - tome 31.djvu/210

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de Calcutta, suivit machinalement un Européen qui, un gros panier d’œufs sous le bras, se dirigeait vers la colonne dédiée au général Ochterlony. Arrivé au pied du monument, cet étranger s’installa comfortablement sur le gazon, déposa le panier entre ses jambes, puis, prenant un œuf, il le cassa. Au milieu du jaune, les yeux éblouis de David virent luire un magnifique goldmohur que l’Européen empocha gravement après avoir rejeté loin de lui les coquilles. Un second, puis un troisième œuf cassés successivement apportèrent même tribut à l’heureux possesseur du panier. Ce spectacle enflamma la cupidité de mon serviteur, qui crut avoir découvert le nid authentique de la poule de la fable, et offrit à l’Européen tout ce qu’il possédait en échange de son trésor, en se réservant toutefois prudemment le droit de tenter lui-même la fortune d’un œuf avant de donner parole. Un quatrième œuf cassé par David n’ayant pas été moins bien fourni de métal précieux que ses prédécesseurs, le marché fut conclu au prix de deux cents roupies et une montre d’or, tout ce que mon serviteur possédait en ce monde !… Inutile d’ajouter que l’idiot avait été victime d’un adroit mystificateur, et qu’au bout d’une heure tous les œufs du panier, cassés les uns après les autres, n’avaient fourni au nouveau propriétaire rien autre chose que les élémens d’une homérique omelette. Depuis lors David, dont le catholicisme ne laisse pas que d’être fortement panaché de superstitions hindoues, est resté poursuivi de l’idée qu’il avait eu affaire au démon en personne, et sa terreur approcha du délire lorsqu’il crut à deux reprises retrouver son ennemi intime sous les espèces du général Trufiano.

Comment admettre qu’une illustre épée eût pu jamais jouer à son bénéfice cette scène de trop haute comédie ? Il n’y avait pas à s’arrêter un seul instant à une pareille supposition ! .,. Aussi, après avoir fait vertement justice de l’erreur de cette ressemblance, je m’habillai en toute hâte, car l’heure du départ pour la chasse allait sonner. Ma toilette achevée, nous montâmes immédiatement en voiture, et courûmes au galop vers le théâtre du sport.

Le rendez-vous avait été donné au pied d’un monticule situé au milieu de la belle plaine de Bandong. Au sommet de cette éminence, sous une baraque de bois, une collation composée de fruits et de pâtisseries attendait l’arrivée des chasseurs ; mais quelques estomacs énergiques firent seuls honneur au festin matinal préparé par les soins du régent de Bandong, qui avait assumé la direction de tous les détails de la journée. Les traqueurs commençaient à se réunir en bandes nombreuses, car pour cette chasse vraiment royale l’on avait mis en réquisition une véritable population, et sept ou huit cents natifs montés sur des bœufs devaient battre la jungle et