Page:Revue des Deux Mondes - 1861 - tome 31.djvu/296

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


infaillible. Ce châtiment dont je parlais tout à l’heure, la comtesse d’Albany paraît y avoir échappé ; tout porte à croire qu’elle a été heureuse selon les hommes, qu’elle n’a pas connu les lendemains cruels de l’ivresse, qu’Alfieri n’a pas ressenti ou bien a su dissimuler avec soin les amertumes du désenchantement ; rien ne rappelle ici l’histoire d’Adolphe et d’Ellénore. Est-ce à dire que Mme d’Albany ait pu braver impunément la loi commune ? Non, certes. Elle a subi une autre espèce de châtiment, un châtiment non moins grave pour une créature d’élite. C’était un esprit noble, un cœur au-dessus du vulgaire ; elle eut la douleur de voir ce prince, si héroïque à vingt-cinq ans et dégradé longtemps par une infortune supportée sans courage, se relever à la fin sous une tendre et généreuse influence ; elle eut la douleur de voir la fille naturelle remplir avec un dévouement pieux le devoir qui appartenait à la femme légitime et qu’elle eût été si capable de mener à bien. La duchesse Charlotte, en réveillant l’âme du vainqueur de Preston-Pans, a humilié la comtesse Louise. Voilà quel fut le remords de Mme d’Albany. Alfieri l’indique, mais en termes trop vagues : « Au mois de février 1788, mon amie reçut la nouvelle de la mort de son mari, arrivée à Rome, où il s’était retiré depuis plus de deux ans qu’il avait quitté Florence. Quoique cette mort n’eût rien d’imprévu à cause des accidens qui pendant les derniers mois l’avaient frappé à plusieurs reprises, et bien que la veuve, désormais libre de sa personne, fût très loin d’avoir perdu un ami, je vis, à ma grande surprise, qu’elle n’en fut pas médiocrement touchée, non poco compunta. » Ces paroles sont une faible traduction de la vérité, bien qu’elles nous permettent de l’entrevoir ; la comtesse d’Albany, en nous ouvrant son cœur, nous y eût montré certainement autre chose. Il y avait dans les destinées si différentes de la duchesse Charlotte et de la comtesse Louise un contraste éloquent, une leçon douloureuse et amère qu’un poète, un moraliste, un peintre des passions humaines aurait dû mieux comprendre, et qu’il eût comprise sans nul doute, s’il n’avait pas été si directement intéressé dans cette aventure. La punition de l’orgueilleux Alfieri, nous le verrons, fut d’avoir un successeur qui ne le valait point ; la punition de la comtesse fut de sentir au plus profond de son âme l’humiliante leçon que lui infligeaient les dernières années de Charles-Edouard. Cette pensée la tourmentera, je le sais d’avance, dans ce frivole et voluptueux Paris de 1788, où elle vient peut-être, fille du XVIIIe siècle, pour tâcher d’affermir en son cœur l’indifférence morale et le dédain de l’éternelle loi religieuse. C’est là qu’il faut la suivre.


SAINT-RENE TAILLANDIER.