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son imprévoyance par des miracles de bravoure ; mais ils eussent été inutiles au salut de son armée, si les Russes avaient agi avec la vigueur et l’ensemble que comportait une entreprise aussi décisive. Par bonheur pour nous, Orlof Denisof, qui avait occupé avec ses Cosaques l’unique issue du champ de bataille, n’y fut pas suffisamment renforcé pour résister au furieux élan de l’armée en retraite, et après une terrible mêlée de cavalerie, — cuirassiers et Cosaques, — à laquelle assistait sir Robert Wilson, Murat et Poniatowski purent gagner Arrinovo. Ils avaient eu deux mille hommes et deux généraux tués (Dery et Fisher) ; ils laissaient prisonniers un millier d’hommes et un général, une aigle, trente-huit pièces d’artillerie, quarante caissons, tous leurs bagages, et un grand nombre de chevaux réduits à la plus misérable condition [1].

Tel fut le combat dit de Vinkovo, livré au moment même où Napoléon, mettant fin à ses longues perplexités, venait de se décider à quitter Moscou. Il en sortit le 19 octobre comme à regret. C’était son premier pas décisif dans la voie fatale. On eût dit qu’il le pressentait. Sir Robert Wilson est du reste forcé de rendre justice à l’habileté admirable qu’il déploya pour masquer à l’armée russe ce début de la retraite. Rutusov avait pu, après l’affaire que nous venons de raconter, pousser ses avant-postes jusqu’à Vinkovo. Informé jusque-là des moindres mouvemens de l’armée française, il ignora complètement, du 18 au 22, ce qui se passait devant lui, la marche de l’avant-garde française, commencée dès le 16, la sortie de Moscou, effectuée le 19, la jonction à Troitskoie des troupes de Murat et de Poniatowski avec le gros des colonnes en retraite. Le prince de Neufchâtel l’amusait pendant ce temps-là d’une correspondance rétrospective ayant le même objet apparent que la mission de M. de Lauriston. Le 22 cependant, on apprit au quartier-général de Taroutino qu’un corps ennemi venait de s’établir à Fominskoïe, sur les bords de la Nara, c’est-à-dire à quarante verstes ou kilomètres de Moscou. La première idée des généraux russes fut que c’était là un gros détachement, ainsi hasardé pour étendre le rayon dans lequel l’armée française pouvait s’approvisionner, surtout des fourrages qui lui manquaient. Doctorov fut chargé d’aller, avec douze mille fantassins et trois mille chevaux, essayer une surprise, si elle était praticable, et en tout cas vérifier la situation des choses. Il lui était interdit absolument d’attaquer et de provoquer ainsi une bataille où le gros de l’armée russe pût être forcé à s’engager.

  1. «… Vainqueur autant que vaincu,… Murat avait perdu quinze cents hommes environ et tué deux mille hommes aux Russes » Thiers, liv. XLV, la Bérésina, p. 459). Selon sir Robert Wilson, la perte des Russes n’excéda pas cinq cents hommes. Un de leurs généraux les plus distingués, Bagavouth, fut abattu par un boulet de canon.