Page:Revue des Deux Mondes - 1861 - tome 31.djvu/405

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fois qu’on est assuré de la sincérité, de la bonne volonté réciproque, il devrait y avoir moyen de se rappeler uniquement qu’on porte des deux côtés le nom de chrétien, que des deux côtés on adore le même Sauveur, on professe le même Évangile, on répète les mêmes expressions consacrées touchant la Trinité, l’incarnation, la cène, le péché, la rédemption, le salut, et que par conséquent il serait possible, tout en continuant d’entendre un peu différemment les termes, en célébrant un peu différemment les souvenirs et les mystères qu’ils désignent, de se regarder comme membres de la même alliance, comme enfans de la même foi, comme frères dans le même père, comme possesseurs du même héritage. Il leur paraît même que l’intérêt de l’union devrait décider à rejeter autant que possible ces dissidences dans l’ombre, à manifester de préférence l’accord sur tant de points importans par la prononciation des mêmes paroles toutes les fois qu’on est réuni, puisqu’après tout dans toutes les associations humaines, dans les plus étroites et les plus fortes, nations, classes, armées, écoles, familles, c’est à ce prix, c’est par ce sage compromis que se manifeste l’ensemble, la concorde, l’unité. Les partis eux-mêmes, dans le sein desquels les passions humaines exercent tant de puissance, font abstraction de tous les dissentimens individuels pour ne mettre en commun que les idées et les affections qui rallient leurs membres. Pour donner à l’honneur d’un drapeau qu’on porte en commun tout, jusqu’à la vie, on n’a pas encore eu besoin jusqu’ici de penser de même sur toutes choses.

On voit donc comment les hommes procèdent entre eux, surtout quand ils veulent bien faire. C’est à l’aide de ces mutuels sacrifices qu’ils servent ensemble toutes les grandes causes, la loi, la vérité, la liberté, la justice, la patrie. Pourquoi la religion seule ne serait-elle pas dans le même cas ? Les esprits élevés dans une certaine indépendance ne le comprennent pas. Ils remarquent que l’église, lorsqu’il s’agit d’apaiser certaines controverses dans son propre sein, sait parfaitement ensevelir dans le silence les dissentimens les plus graves. Elle use à l’occasion de cette politique, parfaitement sage, pour engourdir des passions dangereuses et prévenir de regrettables ruptures. La cour de Rome en donne souvent l’exemple, et si, comme elle le dit, elle ne se rétracte jamais, elle sait à merveille se taire, et se taire avec persévérance, sur les points de doctrine qui effaroucheraient les faibles, irriteraient les puissans et lui susciteraient des embarras et des hostilités. Essayez de lui faire reprendre, à l’endroit de l’autorité des rois ou de l’universalité de son pouvoir domanial sur le monde, le langage des bulles qui ont jadis scandalisé l’église de France : vos efforts seront vains, et elle n’aura pas la gaucherie de se faire des affaires pour le frivole plaisir de montrer qu’elle est