Page:Revue des Deux Mondes - 1861 - tome 31.djvu/456

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pour un instant. On parlait de la France avec considération, avec respect ; on protestait contre la pensée de vouloir l’humilier ou la faire déchoir de sa position élevée. Ce n’était pas ainsi qu’on avait négocié à Prague et que l’on devait plus tard négocier à Châtillon. » — « Ces propositions étaient certes bien belles, bien acceptables encore, » remarque également M. Thiers. « Que pouvions-nous en effet désirer au-delà des Alpes et du Rhin ? Qu’avons-nous trouvé en outre-passant ces frontières si puissantes et si clairement tracées ? Rien que la haine des peuples et l’effusion constante de leur sang et du nôtre [1]. »

À des ouvertures si raisonnables, faites d’un ton si conciliant, que répondit l’empereur ? « Si sa réponse fut prompte, elle ne fut pas heureuse, » dit M. Thiers[2]. Elle contenait « une phrase amère contre l’Angleterre, et la lettre écrite quelques jours plus tard par M. de Bassano à M. de Metternich était de même à la fois « énigmatique et ironique. » « En évitant de s’expliquer sur les bases de l’arrangement qui lui était proposé, l’empereur ne voulait pas, dit encore le même auteur, laisser paraître, par trop de condescendance, l’impuissance à laquelle on était alors réduit… » Il nourrissait une espérance qui pouvait justifier ces derniers rêves, si elle se réalisait : c’est que la guerre ne recommencerait qu’en avril… Telle était en effet la prévision erronée de l’empereur. Il se souciait aussi peu de souscrire actuellement aux ouvertures de Francfort que naguère il était mal disposé à accepter les conditions de Prague. C’était d’ailleurs le même calcul : le sort lui avait été contraire, mais le sort ne pouvait-il changer ? — Comme ces joueurs acharnés qui ont mis leur fortune tout entière sur la carte qui leur reste, Napoléon ne songeait qu’à regagner par les armes ce que par les armes il avait malheureusement perdu. Les documens de cette époque, les mémoires des contemporains, sa propre correspondance, nous le montrent beaucoup plus occupé des moyens de soutenir la lutte rendue imminente qu’attentif à suivre les détails d’une douteuse négociation. Pour lui, si habile à discerner la réalité, à se rendre nettement compte des nécessités de sa situation, il n’y avait plus qu’un but vers lequel étaient uniquement tendus tous les ressorts de sa puissante pensée. Une seule chose lui importait réellement : se trouver encore une fois le plus fort, et rendre ses chances meilleures pour le jour de la dernière et terrible rencontre. Resté en apparence impassible, il n’avait garde d’ailleurs de s’abuser lui-même. Malgré sa contenance hautaine, mieux que personne il savait

  1. Histoire du Consulat et de l’Empire, t. XVII, p. 34-35.
  2. M. Thiers, Histoire du Consulat et de l’Empire, t. XVII, p. 36.