Page:Revue des Deux Mondes - 1861 - tome 31.djvu/562

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pas même soi et ne saurait aimer ; mais cette belle prérogative était aussi son immense péril : capable de choix, il choisit mal, oublia son but, quitta sa place et tomba. Dans sa chute, il lui resta le souvenir de sa perfection perdue et l’effort pour y remonter, qui est l’expiation. C’est cette doctrine que Joseph de Maistre veut éclairer en dehors de la théologie, en lui trouvant dans les faits et dans les lois de l’histoire des rapports qui, la justifiant aux yeux de la raison, lui ôtent de mystère autant qu’il est possible de lui en ôter.

Et d’abord l’homme est-il tombé ? c’est-à-dire a-t-il commencé par un état de perfection ? De Maistre en cherche la trace dans les monumens de la plus antique sagesse, et surtout dans la supériorité des langues primitives.

Le premier moment de l’esprit humain a été, dit-il, une « ère d’intuition. » L’état de civilisation et de science, « dans un certain sens, » est l’état naturel et primitif de l’homme. Il n’y a point de place dans l’histoire pour un état sauvage universel ; les races sauvages ne sont que des branches détachées du tronc de l’humanité par quelque grande erreur ou par quelque grand crime, par quelque péché originel de second ordre, transmis à certaines générations. Toutes les traditions attestent une science primitive ; les monumens révèlent en Égypte et en Asie une industrie, des institutions, des arts, des connaissances étonnantes pour des temps qui auraient dû être barbares. « Non-seulement donc les hommes ont commencé par la science, mais par une science différente de la nôtre et supérieure à la nôtre, parce qu’elle commençait plus haut. » De là. vient que l’Asie, berceau des peuples, a conservé un penchant invincible pour le merveilleux : c’est qu’elle, se rappelle « l’ère de l’intuition. » Tandis que la science moderne en est réduite à « s’environner constamment de toutes les machines de l’esprit et de toutes les méthodes de l’art, » tandis que « sous l’habit étriqué du nord, la tête perdue dans les volutes d’une chevelure menteuse, les bras chargés de livres et d’instrumens de toute espèce, pâle de veilles et de travaux, elle se traîne, souillée d’encre et toute pantelante, sur la route de la vérité, baissant toujours sur la terre son front sillonné d’algèbre, » on voit la science de la haute antiquité, toujours libre et isolée, voler plus qu’elle ne marche ’« Elle livre aux vents ses cheveux qui s’échappent d’une mitre orientale ; l'éphod couvre son sein soulevé par l’inspiration ; elle ne regarde que le ciel, et son pied dédaigneux semble ne toucher la terre que pour la quitter. »

Mais ce qui, mieux encore que les traditions et les monumens, caractérise, selon Joseph de Maistre, l’état primitif de l’humanité, c’est le phénomène du langage. On s’est moqué avec raison de quelques ridicules étymologies qu’il donne ; il faut se rappeler pourtant