Page:Revue des Deux Mondes - 1861 - tome 31.djvu/622

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sympathie qui avait fait place, on l’a vu, à des sentimens presque haineux. Elle s’intéresse aux ouvrages nouveaux, au mouvement des esprits, aux vicissitudes du goût public ; elle lit le Génie du Christianisme et demande des renseignemens sur les nouveaux systèmes scientifiques. Un de ses amis de Florence, le chevalier Baldelli, se trouvant en France en 1802, voici ce qu’elle lui écrit : « Je vous remercie des nouvelles littéraires que vous m’avez données. J’ai déjà lu l’ouvrage de M. de Chateaubriand, qui m’a fait grand plaisir ; il satisfait l’âme, et excepté le premier volume, qui parle des mystères, j’ai été très contente du reste. L’auteur est grand ami de M. d’Arbaud, qui a du mérite aussi comme poète et que j’ai beaucoup connu à Florence. Je vois par les journaux qu’on traduit tout ce qui s’écrit dans toutes les langues… Il me paraît que la nation, s’est adonnée aux sciences exactes. Il y a à présent un nouveau système de minéralogie qui fait grand bruit, ainsi que les découvertes en chimie qui sont très profitables à qui les découvre. Le galvanisme tourne toutes les têtes, quoique l’inventeur soit Italien ; les 60,000 francs sont un appât considérable pour ceux qui font quelque découverte. J’en avais déjà entendu parler, il y a dix ans, pendant mon Séjour à Paris. Vicq-d’Azyr s’en occupait et voulait même nous faire quelques expériences sur une grenouille ; mais les événemens nous séparèrent tous, et il mourut de chagrin de tout ce qu’il avait vu. Dans ce pays, on ne s’occupe ni de science ni de littérature… » Elle dit encore avec la même amertume, en pensant à la vie de Florence : « Si je n’avais pas une passion décidée pour m’occuper et lire, et que je ne fusse pas dégoûtée de la société depuis tous les événemens dont j’ai été témoin, je ne pourrais pas me résoudre à vivre dans ce pays ; mais je passe mon temps avec les livres, et les heures s’envolent comme des minutes. »

Ces plaintes, j’en suis sûr, ne s’adressaient pas à la société de Florence, mais à la sauvage et misanthropique humeur de son amant. Alfieri fuyait le monde avec un redoublement de sauvagerie au moment où la comtesse était plus impatiente que jamais d’y jouer un rôle. Depuis qu’il était redevenu riche, il avait recommencé à acheter des chevaux, et il ne se plaisait qu’au milieu d’eux. On le voyait souvent, enveloppé d’un grand manteau rouge, ses cheveux roux rejetés en arrière et tombant jusque sur ses épaules, conduire lui-même une espèce de tilbury qu’il lançait bride abattue par les chemins solitaires. Rentré chez lui, il passait de son écurie dans son cabinet d’étude et s’y enfermait toute une partie du jour. Les visiteurs qui allaient frapper à sa porte trouvaient infailliblement sur le seuil une tablette avec cette inscription : le comte Alfieri n’est pas chez lui. On prétendait à Florence que c’était une inscription à demeure,