Page:Revue des Deux Mondes - 1861 - tome 35.djvu/881

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


les cris. Seule, Manidette n’eut pas le courage de les suivre. Après avoir vainement essayé de se lever, elle retomba sans force près du brasier qui s’éteignait sous l’humidité du marin, puis elle reprit chancelante le chemin du Sansouïre ; mais elle put encore entendre les cris joyeux qui célébraient la dernière victoire de l’intrépide gardian.


Un mois s’était à peine écoulé qu’un joyeux carillon annonçait un mariage aux habitans des Saintes-Mariés. Dès les premiers tinte-mens de la cloche, les paysans des téradous voisins s’échelonnèrent par groupes sur le bord des marais pour voir passer le cortège nuptial. — Pourvu que le marié ne nous renie pas maintenant qu’il est devenu chapeau noir ! disaient les uns. — Il est capable d’aller à l’église en tap et en veste ronde, ajoutaient les autres. — Je suis sûre que Manidette aura encore son châle couleur feuille-morte et sa coiffe à grands tuyaux, disait d’un ton méprisant Paradette, qui, accourue avec la foule et au bras de son hussard, arrangeait coquettement sur ses épaules un beau cachemire nîmois.

Le cortège arriva enfin du Sansouïre. Monté sur son aïgue, qui, plus ardente que jamais, piaffait joyeusement, coiffé d’un foulard rouge donné par Manidette, son écharpe écarlate enroulée autour de sa taille, Bamboche ouvrait la marche. Venait ensuite le chariot de Berzile, recouvert d’une toile neuve. Dans le fond, sur deux chaises, droites et sérieuses comme deux saunières de vieille date, étaient assises Fennète et Caroubie, tandis que Manidette se tenait debout à côté de son père. Cet usage des jeunes fiancées de ne pas s’asseoir en allant à l’église a pour but de montrer qu’elles n’ont pas été élevées dans la nonchalance, et qu’elles savent triompher de la fatigue. La jeune fille portait encore le bonnet un peu fripé, la petite robe d’indienne et le châle vert de la saunière ; seulement des bouquets de fleurs de sambuc, mêlés aux rubans de sa coiffe et attachés à son fichu, annonçaient en elle la nouvelle mariée. La manade du gardian, le Sangard en tête avec Drapeau fermant la marche, escortait le chariot ; les génisses, les bioulés, les vedels, tous suivaient d’un pas égal. À la gauche de la carriole, les hôtes pacifiques du Sansouïre se pressaient au contraire en colonne effarée. C’était l’agneau timide de la doumaïselette, sa cigogne familière, le chat du foyer, la vieille aïgue aveugle du salin. Cette coutume de faire suivre jusqu’à l’église les animaux qui ont partagé la vie des fiancés est d’une simplicité patriarcale. Les villes, les villages et les hameaux ont pour leurs noces le luxe des équipages, celui de la robe de l’épousée, des cierges qui brûlent sur l’autel, et jusqu’au nombre des invités ; les maremmes de la Camargue ne