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connaissent pour leurs noces que l’escorte du bétail : point de coups de pistolet, de dragées, de repas, de danses, de farandoles ni de fêtes sur ces humbles steppes, mais un long cortège d’animaux, peut-être plus dévoué et plus fidèle que celui des hommes.

Arrivé devant les Saintes-Maries, Bamboche mit pied à terre, et, traçant devant le pont de la roubine une large raie sur le sol, il rassembla d’un côté sa manade, de l’autre le troupeau du Sansouïre. Le chariot s’arrêta au milieu. Le gardian s’approcha de Manidette. — Doumaïselette, dit-il en montrant du doigt les bêtes paisibles du rode, voici le moment des adieux. — La jeune saunière sauta lestement à terre ; tirant de sa poche une tourtiliado, elle l’émietta sur le sol ; puis, ne pouvant retenir ses pleurs, appuyée sur le bras de son père, elle entra dans l’église.

Au moment où la foule recueillie priait les saintes pour le jeune couple, un bruit de pas résonna sur les dalles, et Alabert en tenue de voyage vint s’agenouiller dans un coin de la chapelle. La cérémonie terminée, on le vit placer sa carabine sur l’épaule et se remettre en marche, les yeux remplis de larmes. — Il est étrange qu’Alabert ait reçu l’ordre de changer de poste le jour même du mariage de la saunière du rode, dit une vieille femme en suivant le douanier des yeux. — Il va à Frontignan, ajouta un camelier ; c’est bien loin, mais on prétend qu’il a demandé à quitter la Camargue.

Après la messe, Bamboche, qui était remonté sur son aïgue, prit Manidette en croupe, et, ralliant de la voix ses taureaux, il partit au galop. Ce fut vers le soir seulement que, sa femme serrée contre son cœur, sa manade bondissant sur la route, et le labeck caressant son visage, le gardian arriva, triomphant et joyeux, à son téradou.

Ainsi fut menée à bonne fin une entreprise que l’amour seul pouvait tenter et faire réussir, le mariage d’un gardian et d’une saunière, fait à peu près sans exemple dans les annales de la Camargue. Aujourd’hui le téradou de Bamboche est un magnifique domaine dont les taureaux sont renommés dans tout le pays. Comme toute saunière de race, Manidette y tient fort convenablement son rang. La voix stridente du gardian fait encore trembler les taureaux dans le marais, et son poignet vigoureux abat, comme autrefois, les bioulés dans l’arène ; les paysans sont fiers de trinquer avec lui, mais aucun d’eux n’ose plus le tutoyer. Enfin Bamboche a fait de son vieux aïgue un cheval d’attelage, qui le traîne magistralement dans son tap aux courses et aux ferrades.


Mme Louis FIGUIER.