Page:Revue des Deux Mondes - 1862 - tome 38.djvu/169

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Courage, chiens, courage ! » La meute semblait en effet redoubler de vigueur et de résolution ; on eût dit qu’elle sentait la perte de son ennemi. Les chasseurs de leur côté pressaient les flancs de leur monture, les fouets claquaient, les chevaux suaient et soufflaient, laissant derrière eux dans l’air frais et vif un nuage de fumée. Ici la plaine s’interrompit brusquement, et je me trouvai en face de débris de murailles derrière lesquelles s’élevait une espèce de clos (orchard). Toute la bande des chasseurs avait disparu ; j’entendais pourtant un grand bruit de voix et un frôlement de branches, d’où je conclus que les chevaux avaient escaladé en un clin d’œil les parties ruinées du vieux mur. Comme je ne me sentais pas de force à en faire autant, je cherchai un chemin détourné pour me rendre sur le lieu de la scène. Quand j’arrivai, le renard venait d’être tué par les chiens, et le cri de mort (who-whoop !) retentissait de tous les côtés. Le huntsman avait mis pied à terre ; après avoir coupé la queue du renard (brush), que l’on conserve comme un ornement, il éleva au-dessus de sa tête le cadavre de l’animal, qu’il tenait à deux mains par les pattes. À la vue de ce trophée, les applaudissemens et les cris de joie éclatèrent parmi les chasseurs ; mais ce fut bien autre chose de la part des chiens. Réunis en cercle autour du huntsman, ils firent retentir l’air des aboiemens les plus sauvages et les plus intéressés. Après avoir balancé le renard, le veneur le jeta au milieu des chiens, qui le dévorèrent en un instant ; c’était à qui voudrait en avoir sa part. L’avidité que témoignent les fox-hounds pour la chair d’un animal qui appartient à leur famille (canis vulpes) a lieu d’étonner les naturalistes. Peut-être ressemblent-ils à certains cannibales qui, sans faire de l’homme leur nourriture habituelle, trouvent après la bataille un goût délicieux à la chair de leur ennemi, — le goût de la vengeance. Cependant la chasse était terminée ; le squire congédia les fermiers et une partie des chasseurs avec un geste d’autorité paternelle qui semblait dire : « Tout le monde a fait son devoir. »

Une partie de chasse ressemble à la plupart des nouvelles institutions anglaises, qui commencent par un meeting et finissent par un banquet. Le squire nous invita, mon ami le sportman et moi, à dîner dans son manoir. Il y a un ancien proverbe anglais qui dit : « Affamé comme un fox-hound. » Je ne tardai point à m’apercevoir que les chasseurs de renard ne le cédaient point en appétit aux vaillans chiens compagnons de leurs plaisirs. La belle chasseresse elle-même prouva bien qu’elle ne se nourrissait point de roses, ainsi que semblait pourtant l’indiquer la couleur de ses joues. Ce goût de la chasse est partagé par quelques autres femmes de la Grande-Bretagne ; on cite en Ecosse une lady qu’à cause de la nature sérieuse de ses études et de son amitié pour le renard les Écossais