Page:Revue des Deux Mondes - 1863 - tome 44.djvu/107

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Turquie sur ce qu’un Franc voit de Constantinople que la Grèce sur ce qu’on aperçoit du Pirée et d’Athènes. Aussi ne vîmes-nous pas sans joie arriver le moment de quitter une seconde fois Péra et de nous remettre à étudier le monde si différent du nôtre, à épeler quelques mots de ce livre étrange et mystérieux. Je ne sais quel démon, que connaissent bien tous ceux qui ont eu la passion des voyages, et qui maintenant même n’a pas cessé de me hanter, nous poussait à changer de place et à voir encore du nouveau. Le 15 juillet, à cinq heures du soir, nous nous embarquions sur le Caire, bâtiment des Messageries impériales, qui devait nous déposer à Erekli, l’ancienne Héraclée-Pontique ; de là nous gagnerions Angora, l’ancienne Ancyre en traversant l’Olympe de Galatie. Ce sont les souvenirs de ce voyage que je réunis ici en leur conservant la forme, nécessairement intime et familière, du journal où je les ai recueillis.


I.

16, 17 et 18 juillet 1861. — La ville d’Erekli, où nous débarquons à six heures du matin, présente un charmant coup d’œil, avec ses vieilles murailles enfermant de hautes maisons de bois à demi cachées parmi les arbres qui les pressent de toutes parts. Je n’ai jamais vu de ville turque plus verdoyante, plus touffue. Tout autour, les côtes sont boisées. C’est un site ravissant. Nous sommes logés chez un riche primat grec, Hadji-Ianni. La maison est très propre; il y a trois ou quatre pièces munies de sofas que recouvrent de larges bandes de calicot blanc; l’appartement donne sur une terrasse entourée de pots de fleurs. Erekli, autrefois une des plus commerçantes et des plus riches cités qui aient vécu sur les bords de la Mer-Noire, n’est plus maintenant qu’un gros bourg. On y compte, nous dit notre hôte, trois cents maisons turques et soixante-dix de raïas, tous Grecs.

En visitant les restes de l’ancienne Héraclée, je cause avec le jeune Grec qui me conduit, et je lui demande s’ils sont contens des Turcs de la ville, si ces Turcs sont tranquilles et bonnes gens. « Certainement, me répond-il, certainement. » Cela n’empêche pas que, quelques instans après, il ne me raconte comment, à Pâques, des Turcs pendant la nuit ont pillé l’église des Grecs et ont pris tout ce qu’elle contenait d’or et d’argent. Il y en avait pour plus de cinquante mille piastres. On a su quels étaient les coupables. Le primat grec, celui même chez qui nous sommes logés, a passé plusieurs mois à Constantinople; il a vu, afin d’obtenir justice, cadis, ministres, grand-vizir, et il est reparti comme il était venu, après avoir