Page:Revue des Deux Mondes - 1864 - tome 50.djvu/296

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.
292
REVUE DES DEUX MONDES.

moin que j’aurais voulu lui épargner cette douleur. Vous le savez, je voulais pour elle étouffer notre amour, car nous nous aimions, Madeleine ; mais son père vous a chassée, chassée honteusement. Et moi, il m’a insulté… Je ne m’exposerai pas à subir de nouveau d’odieux soupçons. Votre oncle m’a rendu libre par ses outrages, et je vous apporte ma liberté.

Je l’écoutais avec stupeur.

— Que vous êtes pâle, pauvre enfant ! continua-t-il en me regardant avec une tendre pitié. Quel ravage en si peu de temps ! Laissez-moi vous contempler, mon amie, et baiser vos petites mains amaigries. Nous ne nous quitterons plus, Madeleine ; comprenez-vous ? La fatalité, la Providence, si vous l’aimez mieux, Dieu lui-même nous réunit malgré les hommes, malgré nous, insensés qui voulions nous fuir !

— Ah ! Robert, ne mêlons pas Dieu à nos tristes passions. Que parlez-vous de vivre l’un près de l’autre sans nous quitter jamais ? Ne savez-vous pas que mon devoir est de vivre et souffrir seule, que votre place n’est point ici ?

— Quoi ! s’écria-t-il, offensés et méconnus tous les deux, sans famille désormais, quand la destinée s’obstine à nous pousser l’un vers l’autre, serons-nous assez fous pour nous fuir ? N’avons-nous pas trop lutté déjà, trop souffert ?… Ah ! Madeleine, laissez-vous aimer…

Il s’assit près de moi, et, mêlant à son récit les transports de sa fougueuse tendresse, il me raconta le drame qui avait suivi mon départ : comment mon oncle, pour expliquer mon inexplicable disparition, avait persuadé à Louise que ma raison, ébranlée depuis longtemps, avait succombé le matin à un subit accès d’égarement, — que, sous le coup de cette crise mentale, j’avais refusé de suivre Pierre à l’hôtel. — L’altération évidente de ma santé, quelques étrangetés d’humeur dans les derniers temps donnaient du crédit à cette fable. J’appris que mon oncle, prêtant l’oreille à certains propos échangés entre les domestiques, les avait interrogés et avait su par Justine que j’avais eu une correspondance secrète avec Robert avant son mariage. Convaincu alors que nous nous aimions dès cette époque, il accusa Robert de nous avoir sacrifiées toutes les deux à de vils calculs. J’étais pauvre en effet, et Louise était riche. Dans une explication qu’il eut avec son gendre, il ne put lui cacher ses soupçons, il lui jeta cet outrage à la face. Robert pâlit sous cette mortelle injure ; mais, dédaigneux d’y répondre, il sortit d’un pas assuré, descendit les escaliers, traversa la cour et quitta l’hôtel, sans même regarder en arrière. Au moment où il franchissait le seuil, il aperçut Pierre, et, l’appelant aussitôt, il le questionna sur ma fuite. Par un hasard étrange, celui-ci avait gardé le numéro du fiacre que j’avais pris le matin même. Robert s’en empara, et put