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Tout le temps qu’il passa dans cette ville, c’est-à-dire près d’une semaine, j’eus régulièrement de ses nouvelles, grâce à la supérieure, qui, par pitié pour moi, le fit surveiller discrètement. Perdant enfin tout espoir de me retrouver et convaincu sans doute que j’avais attenté à mes jours, il partit.

Je priai le chapelain de la maison d’écrire secrètement au curé de Ville-Ferny, et je sus ainsi que Louise vivait à la campagne, avec son père, fort retirée, ne voyant pas même ses plus proches voisins ; quelques vieux amis seuls étaient admis de temps à autre. Louise d’ailleurs était fort souffrante et ne quittait pas la chaise longue. Elle commençait à l’époque de notre fuite une grossesse que personne n’avait soupçonnée, et qu’elle-même peut-être ne soupçonnait pas encore. On devine le coup que notre cruelle trahison dut porter à cette âme si tendre au moment même où une double vie s’éveillait en elle. Elle ne faisait que dépérir, et l’on doutait qu’elle pût mener à terme son précieux fardeau. Si mauvaises que fussent ces nouvelles, elles me calmèrent un peu. Louise vivait. Le curé ajoutait qu’on lui avait assuré que M. Robert Wall était à Paris ; mais il ne savait rien de plus.

De longs mois s’écoulèrent, pendant lesquels je m’initiai douloureusement à ma nouvelle vie. J’étais bien seule. La sainteté des religieuses me décourageait, et le respect me tenait éloignée d’elles. Les femmes qui m’entouraient au contraire, mes compagnes de misère, m’inspiraient une répugnance invincible ; ces visages vulgaires, flétris pour la plupart, frappés d’effronterie, me faisaient horreur. Elles avaient essayé d’abord de m’attirer à elles en provoquant une confidence par le récit de leurs infortunes ; mais devant mon sauvage silence elles s’étaient lassées, et maintenant elles me fuyaient. Aucun bruit du dehors ne m’arrivait ; il me semblait que j’étais dans ces lieux d’expiation où les bruits de la terre expirent et où les âmes criminelles attendent l’heure du pardon. J’appris à travailler. Courbée dès le matin sur un métier ou appliquée à un grossier ouvrage de couture, je tuais la pensée par l’activité matérielle. Les nuits surtout m’étaient odieuses ; cette communauté de vie avec des êtres moins coupables que moi peut-être, mais plus dégradés, m’inspirait une invincible répulsion. Ces femmes sont réparties en plusieurs classes : les plus jeunes, celles qu’on enferme seulement par prudence, sont soigneusement préservées du contact des autres. Il y a une classe spéciale aussi pour les filles réellement repenties, celles qui depuis de longues années donnent aux autres le bon exemple, et qui refusent de quitter la maison.

Moi, j’étais parmi les Thaïs, comme on les appelle, c’est-à-dire les nouvelles venues, toutes palpitantes encore de leurs passions à peine vaincues, et agitées pour la plupart du désir de recouvrer la