Page:Revue des Deux Mondes - 1865 - tome 57.djvu/615

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pour écrire ce récit, les mémoires et les lettres de Coligny de ne pas se laisser aller à quelque tristesse. Au début, tout est brillant, prospère, la fortune lui sourit, la galanterie remplit les intervalles que des faits d’armes glorieux ou des duels éclatans laissent libres dans sa vie. S’il est obligé de battre en retraite, s’il se dérobe aux royalistes qui le poursuivent, c’est pour emporter en croupe, sur son beau cheval le Brézé, la princesse de Condé qui s’est confiée à son courage. Il la fait passer pour sa femme, et c’est sans trop de contrainte, dit-il, qu’elle accepte dans les lieux où ils s’arrêtent les convenances de ce titre. Bientôt rentré en grâce à la cour, il obtient l’insigne honneur de commander aux plus braves gentilshommes de son temps. Le Rhin est passé, la bataille de Saint-Gothard gagnée, il semble qu’il n’ait qu’à étendre la main pour prendre ce bâton de maréchal, éternelle ambition, éternel honneur de nos armées sous le drapeau blanc comme sous le drapeau tricolore ; mais voici que tout change : les jours mauvais arrivent, la disgrâce a remplacé la faveur, la calomnie le poursuit ; il s’en irrite, et veut la braver. L’humeur s’en mêle ; il vieillit dans son antique manoir, en proie aux noirs fantômes de la solitude. Une grande douleur vient lui porter le dernier coup. Son fils, dont il attendait pour l’éclat de son nom et, selon son expression, « pour le relèvement de sa famille, tout ce qu’il avait en vain espéré leur apporter lui-même, » prit la résolution d’entrer dans les ordres. Dès lors il n’y eut plus d’avenir pour Coligny, et dans ce cœur livré uniquement à ses souvenirs l’esprit de vengeance remplaça une ambition désormais sans alimens. C’est vers cette époque qu’il rédigea un long testament où il exhale toute sa haine contre ses ennemis. La Feuillade est un fanfaron sans foi ni honneur, le prince de Condé est un traître voué aux plus infâmes débauches. « Sur les saints Evangiles que je tiens dans ma main, dit-il, je jure que je ne mets ici que la vérité. » Cet étrange testament se termine par des paroles qui semblent d’abord obscures :

Adieu, paniers ! vendanges sont faites.


Est-ce une interprétation forcée cependant que d’y voir un sentiment de reproche contre la destinée ? N’est-ce pas la raillerie suprême d’un homme qui se regarde comme vaincu dans le combat de la vie, et brise sans regret la coupe pleine d’abord pour lui d’un vin généreux, mais qui n’a plus au fond que lie et amertume ?


E. DE LANGSDORFF.