Page:Revue des Deux Mondes - 1865 - tome 57.djvu/831

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nous étions engagés sous une voûte épaisse de verdure et à peu de distance nous entendions le bruit de mille cascatelles et de mille ruisseaux s’écoulant avec rapidité sur les pierres. Il fallait avancer néanmoins, car nous sentions avec nos bâtons que le chemin se dirigeait de ce côté ; Encore quelques pas, et nous nous trouvâmes au milieu même de ces chutes d’eau qui tombaient tout autour de nous et qui nous mouillaient jusqu’aux ils de leurs rejaillisse-mens. Où étions-nous ? Comment le sentier que nous suivions nous avait-il conduits sous cette cascade, qui nous barrait le chemin ? La position devenait critique. Partout de l’eau menant grand bruit dans les ténèbres, à nos pieds sous forme de petits torrens, et sur nos têtes en cascatelles, sans compter celle qui tombait du ciel à flots. Nous étions comme sous une écluse, et le lieu semblait mal choisi pour y passer la nuit après une rude journée de marche. Nous allions tenter de retourner sur nos pas à tâtons, quand apparut une lumière éclairant vaguement, à travers les nappes humides, des chalets qui paraissaient abandonnés : nous devions être à Stalden ; mais Stalden était-il donc posé au milieu d’une cataracte ? Je hélai la lumière ; elle disparut comme un feu follet. Nous savions du moins où nous étions et nous avançâmes bravement à travers le torrent d’eau qui nous inondait et nous perçait de part en part. Enfin voici une fenêtre éclairée ; nous frappons, on ouvre, et nous nous réfugions dans la bonne petite auberge rustique Zur Traube, un vrai chalet en grosse charpente de mélèze. Un bon feu, un souper suffisant et un lit quelconque après un bain forcé, voilà ce dont un voyageur à pied peut seul apprécier les délices. Le lendemain, j’eus l’explication de ces cascades qui nous avaient tant étonnés et si bien trempés. Un ruisseau gonflé par l’averse traversait la rue principale, et toutes les gouttières y lançaient les flots d’eau qui tombaient du ciel.

Par le beau temps, Stalden est un village charmant enfoui dans les noyers et dans les vignes que l’on conduit en gracieux festons tout autour des chalets. Près de la fontaine publique, on remarque un cep dont le tronc a plus d’un pied de diamètre. C’est le dernier endroit où croît la vigne. A Stalden, la vallée se bifurque. Par la gauche, on va à Saas et au col du Monte-Moro, par la droite à Zermatt et au col du Théodule, et des deux côtés on passe en Italie en franchissant le niveau des neiges permanentes. L’arête qui sépare les deux bras de la vallée se redresse en un gigantesque rempart qui, dans ses pics les plus élevés, atteint à peu près la hauteur du Mont-Rose lui-même. Cette crête magnifique, le Saasgrath, est formée par une série de sommets qui l’emportent sur les plus fières cimes du reste de la Suisse. Après le Balferin viennent à la suite