Page:Revue des Deux Mondes - 1867 - tome 70.djvu/873

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avait joui d’une autorité et d’une réputation qui ressemblaient fort à de la gloire. Le roi avait visité assidûment ses travaux, et il le traitait lui-même avec une considération affectueuse ; le lendemain de son avènement, il s’était rendu dans les salles de la Glyptothèque pour décorer l’artiste sur son champ de bataille, et cette décoration était la première qu’il décernât. Lié avec tout ce que Munich avait d’illustre, avec Schelling, avec Brentano, entouré d’amis qui étaient ses admirateurs sincères, Schnorr, H. Hess, Schwanthaler, Cornélius recevait sans cesse des hommages qui eussent été plus fréquens encore, si les nécessités du travail lui eussent permis d’être moins avare de son temps, si sa femme et sa sœur, économes de ses forces et gardiennes de son sommeil, n’eussent pas tenu avec tant de sollicitude les importuns à distance et abrégé sans égards ni scrupules les visites qui se prolongeaient trop avant dans la soirée. Il jouissait pleinement des douceurs familières de la vie allemande, allant à la brasserie, où il rencontrait ses élèves, prenant part à leurs fêtes, qui se multipliaient pour lui. Sa renommée s’étendait dans toute l’Allemagne : à Nuremberg, lors de l’érection de la statue d’Albert Dürer par Rauch, à Stuttgard, lorsque le monument de Schiller, œuvre de Thorwaldsen, y fut inauguré, il partagea réellement avec les héros de ces fêtes l’enthousiasme et les hommages de l’Allemagne entière. Son nom était grand déjà, même hors de son pays. D’Angleterre on portait les yeux sur lui pour l’exécution de vastes travaux. Le gouvernement belge envoyait à Munich, sous la conduite de M. de Wolffers, une commission pour étudier les fresques du maître. Dès 1828, le baron P. Gérard lui écrivait de France : « L’Allemagne vous devra l’honneur d’avoir accompli tout ce que les XVe et XVIe siècles lui ont promis d’illustration. » Lorsqu’il vint à Paris dix ans après, l’Académie des beaux-arts lui offrit un banquet ; le roi Louis-Philippe l’invita à sa table et lui fit en personne, avec une bonne grâce parfaite, les honneurs de la galerie de Versailles, qui venait d’être ouverte. Cette renommée, on peut dire cette gloire européenne, répandait son reflet sur tout l’art allemand.

Lors de l’inauguration de l’église Saint-Louis, une fête fut donnée au peintre, et le comte Seinsheim, qui la présidait, associa dans le même toast le nom du roi et celui de Cornélius. Celui-ci répondit par la lecture de quelques lignes écrites, précédées d’une épigraphe qu’il passa sous silence, et où il disait : « L’art a été mon seul amour, — j’ai dédaigné les artifices, — j’ai aimé la vérité ; — aussi je ne crains rien. » Il savait que le roi n’avait pas dissimulé son désappointement ; en effet un parti s’était formé sourdement, qui s’inspirait d’idées sur l’art et sur la religion opposées à celles