Page:Revue des Deux Mondes - 1868 - tome 74.djvu/1023

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ils ne s’élevaient guère au-dessus des symboles et des cérémonies du culte ; moins leur esprit était éclairé, plus la partie matérielle de la religion prenait d’importance à leurs yeux. Si une société tout entière venait à perdre de vue l’élément métaphysique de la religion, elle perdait peu à peu le fruit de l’institution, et, si elle n’était pas soutenue d’ailleurs par la science libre et par une puissante organisation laïque, elle retombait dans la barbarie jusqu’à ce qu’une religion nouvelle lui rendît un meilleur avenir et, comme il fut dit, « la ressuscitât d’entre les morts. »

il y a eu de grandes nations dans l’antiquité chez qui la métaphysique religieuse a été presque ignorée du peuple et ne s’est conservée que dans le secret des sanctuaires, et encore dans quelle mesure, nous l’ignorons. L’archéologie et la linguistique démontrent que ces nations, aryennes comme nous, avaient possédé dans leurs commencemens la doctrine peut-être entière et ne s’étaient séparées du berceau commun qu’à une époque où cette doctrine avait déjà ses principaux élémens arrêtés. L’examen des causes qui la firent perdre de vue aux Grecs, aux Latins et aux peuples du nord appellerait des développemens étrangers à la question qui nous occupe. C’est aussi un sujet d’une importance majeure que la recherche des causes en vertu desquelles la doctrine s’est intégralement conservée chez les deux grands peuples de l’Orient. Enfin comment les Juifs n’en ont-ils adopté qu’une partie ? comment, dans quelles circonstances et par quelles causes a-t-elle reparu au temps de Tibère sur les côtes du Levant pour se répandre de là, sous le nom de christianisme, dans tout l’Occident ? C’est une grande étude qui occupe aujourd’hui des hommes d’une intelligence distinguée et donne naissance à des livres excellens ; mais cette étude est loin d’être achevée, elle n’en est, pour ainsi dire, qu’à ses commencemens. Du moins voit-on clairement dès aujourd’hui qu’un principe commun animait jadis et anime encore les religions ; qu’une seule idée-mère les a produites dans ce qu’elles ont d’identique, et suffit pour expliquer leurs plus profondes comme leurs plus superficielles analogies. C’est ce principe que je viens d’essayer de mettre en lumière ; il faut bien entendre toutefois que les cultes ont aussi entre eux des différences notables, et qu’on ne posséderait que la moitié de la science, si l’on ne découvrait pas les causes qui les ont engendrées.


EMILE BURNOUF.