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voyager le poète en Normandie pour qu’il y découvrît les charmes de la comtesse de Maulevrier : dès lors autant vaut croire que c’est d’une autre Diane qu’il s’était fait l’esclave, ce nom mythologique étant alors très à la mode et à coup sûr porté par plus d’un visage agréable. Ainsi voilà Marot dépossédé d’une bonne fortune dont il jouissait depuis un siècle ou deux : son nouvel historien la lui dérobe sans pitié. Il en est à peu près de même en ce qui touche Marguerite, non que la noble dame professât dans ses œuvres grande sévérité et qu’après avoir lu ce qu’a tracé sa plume on soit très disposé à répondre de sa vertu ; mais l’esprit de parti a fort exagéré les choses : les uns voulant qu’elle fut une sainte, il a fallu que pour les autres elle devînt une Messaline. Or il n’en était rien : elle avait les mœurs de son temps, l’esprit porté à la galanterie et aux propos légers ; mais on ne peut citer ni un mot, ni un fait, ni l’apparence d’une preuve qui permette d’affirmer qu’elle ait jamais donné autre chose à Marot qu’un bienveillant regard et d’aimables paroles. M. d’Héricault aborde ces questions avec une équité égale à son savoir. Il ouvre une sorte d’enquête, et démontre pertinemment que tous les biographes n’ont fait honneur à son héros de cette conquête royale que pour avoir tous copié, sans examen et par routine celui qui le premier avait forgé la fable, l’abbé Lenglet Dufresnoy.

Quant à nous, sans même avoir besoin de pénétrer dans ces mystères, sans vouloir en percer le voile, nous nous bornons à l’évidence, à ce fait sans conteste et le seul important, la passion du poète et l’empire absolu auquel il se soumit. Que gagna-t-il, que perdit-il à cet empire ? Il y gagna son talent de poète, il y perdit le repos de sa vie. Les deux propositions sont également vraies sans la moindre hyperbole. Avant d’appartenir à la duchesse d’Alençon, Marot faisait des vers et pouvait passer pour poète, mais quels vers ! quel poète ! nous l’avons dit : des vers confits de pédantisme, un poète attardé dit vieux Parnasse de la reine Anne, rien de vivant, rien de neuf, un jeune suranné. Tandis qu’à la chaleur, aux rayons de ce mâle esprit, de cette intelligence prompte et virile, allant droit au but, sans fausse rhétorique, et unissant les séductions de la grâce féminine aux attraits de la pure raison, je ne sais quoi d’Aspasie et de Socrate tout ensemble, ce qu’il y avait de verve naturelle, de finesse native, de franche imagination, d’entrain, de bonne humeur chez notre Quercynois s’éveilla, s’alluma, et produisit le vrai Marot. Grâce à cette lumière, il vit clair dans ses idées et les exprima nettement. Ces jeux d’esprit, ces froides allégories, ces afféteries métaphysiques qu’il employait à tout propos comme les maîtres ses modèles, et par exemple ces mots