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HISTOIRE DES SCIENCES

il n’avait que trop de raisons de critiquer des théories dont les auteurs avaient fait tant de frais d’imagination. C’est contre leur tendance que Voltaire se révolte, et, par un mouvement de réaction énergique, il se place tout de suite au point de vue diamétralement opposé. L’excès des conceptions utopiques l’amène à ne souffrir aucune explication des phénomènes. Il ne veut pas entendre parler de révolutions survenues autrefois sur notre globe. La terre est ce qu’elle est, prenons-la en bloc telle que nous la voyons, et ne cherchons pas à imaginer comment ses différentes parties ont pu se former. C’est un tout indivisible, comme le corps humain. Nous n’imaginons pas que des accidens successifs aient créé le squelette du corps, attaché les jambes au bassin ou les bras aux épaules. De même la terre a une assiette de continens et une ossature de montagnes qui lui donnent son individualité et qui la rendent propre au rôle qu’elle remplit. Des chaînes de rochers apparaissent d’un bout de l’univers à l’autre, arrangées avec un ordre infini, s’ouvrant en plusieurs endroits pour laisser aux fleuves et aux bras de mer l’espace dont ils ont besoin. Elles sont des pièces essentielles à la machine du monde ; elles reçoivent l’eau des mers, purifiée par une évaporation continuelle, la répandent en pluies ou la font couler en fleuves et en rivières. Dans leur disposition régulière, Voltaire ne reconnaît aucune trace des bouleversemens qu’on veut placer à l’origine des choses ou des changemens qu’on croit voir dans la suite des siècles. « Rien de ce qui végète et de ce qui est animé n’a changé, toutes les espèces sont demeurées invariablement les mêmes ; il serait bien étrange que la graine de millet conservât éternellement sa nature et que le globe entier variât la sienne. »


III.

Placé sur ce terrain. Voltaire attaqua directement le système de Buffon, et entama avec lui une sorte de polémique qui ne laissa pas de tourner à l’aigreur. Il s’éleva vivement contre l’idée que l’océan avait pu couvrir le globe entier. L’océan avait son lit creusé à demeure ; la masse des eaux, fixée une fois pour toutes, n’avait pu en même temps combler les parties basses et s’élever au-dessus des plateaux. Buffon objectait qu’il s’était peut-être produit des mouvemens successifs, et que la mer avait pu, en se déplaçant à des intervalles divers, occuper tour à tour tous les points du globe ; mais pour Voltaire « l’océan une fois formé, une fois placé, ne peut pas plus quitter la moitié du globe pour se jeter sur l’autre qu’une pierre ne peut quitter la terre pour aller dans la lune. »

La formation des montagnes était un point fort controversé, Buf-