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perdu définitivement leurs têtes. Quant aux escargots, il en était mort la moitié ; les autres continuaient à s’agiter. « Ils marchent, dit-il, ils grimpent à un mur, ils allongent le cou ; mais il n’y a nulle apparence de tête, excepté à un seul… Voilà deux prodiges bien avérés : des animaux qui vivent sans tête, des animaux qui reproduisent une tête. » Pour ce qui est de vivre sans tête, l’expérience de Voltaire était irréprochable ; tout le monde sait maintenant que des organismes inférieurs peuvent vivre ainsi pendant des semaines et des mois. En revanche, la reproduction de la tête des limaçons ou des limaces n’est point un fait scientifique. Chez ces animaux, l’anneau pharyngien est pourvu d’un système de ganglions qui joue le rôle de centre cérébral. On peut dire qu’ils ont leur cervelle dans le gosier. Quand on mutile l’animal sans toucher à l’anneau pharyngien, la partie supérieure de la tête, les antennes[1] peuvent repousser ; mais il n’y a pas eu dans ce cas suppression réelle de la tête. Le tout, comme on voit, est de s’entendre sur ce qu’est la tête d’un limaçon, et c’est ce que Voltaire n’avait pas précisé suffisamment. Au reste, ses expériences sur les limaçons lui servent surtout de prétexte à produire une correspondance très gaie entre « le révérend père l’Escarbotier, par la grâce de Dieu capucin indigne, prédicateur ordinaire et cuisinier du grand couvent de la ville de Clermont en Auvergne, et le révérend père Élie, carme chaussé, docteur en théologie. » Les deux bons moines, tous les deux fort gaulois, dissertent sur les limaces à coque et sans coque, et partent de là pour toucher à bien d’autres matières que nous ne nous proposons pas d’examiner ici.

En lisant avec beaucoup d’attention les récits des voyageurs sur les mœurs des peuplades lointaines, en interrogeant soigneusement ceux de ses amis que les hasards de leur carrière avaient conduits dans les différentes parties du monde, Voltaire avait acquis des idées assez exactes sur l’état des races humaines. Il était très frappé des différences spécifiques qu’on remarque entre les hommes, et, suivant les habitudes de son esprit, il prenait ces différences pour des faits au-delà desquels il n’y a pas lieu de remonter. En un mot, pour employer le langage des anthropologistes de nos jours, il était polygéniste. Il n’y a, suivant lui, que la manie des systèmes qui puisse troubler l’esprit au point de faire dire qu’un Suédois et un Nubien sont de la même espèce lorsqu’on a sous les yeux le tissu sous-cutané des nègres, qui est absolument noir et qui est la cause évidente de leur noirceur inhérente et spécifique. Il ne peut pas admettre qu’un

  1. Nous disons « antennes « avec Voltaire. Le mot technique serait « tentacules. » Comme cette désignation l’indique, les cornes du limaçon sont des organes de tact.